r e v i e w s

Faites vos je à Sextant

par Pierre Tillet

Identités fantômes

Pour quelles raisons un artiste peut-il être amené à choisir une ou plusieurs identités différentes de la sienne ? Il peut s’agir d’une volonté de métamorphose qui engage des rapports variables entre un soi réel et un autre (ou des autres) fabriqué(s). Il n’est d’ailleurs pas simple de comprendre les enjeux de la création d’hétéronymes, qui faisait dire à Fernando Pessoa : « Je ne change pas, je voyage ». Le choix d’une identité différente peut aussi relever d’une stratégie (à des fins de dissimulation, de diversion, d’imposture…), comme lorsque Duchamp signe « R. Mutt » son urinoir afin de ne pas apparaître comme son « créateur » aux yeux de la Society of Independent Artists. Enfin, un projet de cette nature peut avoir pour motif le rejet de toute approche biographique, dans le contexte post-70’s d’une mort ou d’une disparition de l’auteur. Sans compter l’intention d’aller à l’encontre des notions d’originalité et d’invention associées au talent individuel. À ces concepts sont alors préférés ceux de non-production ou de préférence pour le réel (par rapport à l’œuvre d’art).

Les enjeux liés aux artistes fictifs, aux vrais-faux regroupements d’artistes ou aux artistes qui se dotent de personnalités multiples sont au centre de l’exposition « Faites vos je » présentée par Sextant et plus à la Galerie de la friche de la Belle de Mai. L’exposition commence par une joke de l’artiste imaginaire Norma Jeane, qui présente neuf interprétations (par Maria Callas, Joan Sutherland, Montserrat Caballe…) de l’air le plus connu de la Norma de Bellini, sous le titre Être Norma neuf fois. Les œuvres sont ensuite réparties dans deux vastes salles, au sein desquelles Paul Devautour occupe une large place via Alexandre Lenoir, David Vincent et le Cercle Ramo Nash qui le représentent à des titres variés. On retient surtout La Guerre des réalités II, grande fresque du Cercle Ramo Nash livrant les différents niveaux d’un jeu vidéo factice dont les protagonistes sont « un commissaire impliqué », des « plasticiens militants », des « collectionneurs sourcilleux », etc. Ou encore, de David Vincent, une sculpture enduite de purée, à l’image de la montagne sacrée de Rencontres du Troisième Type.
Le collectif Claire Fontaine, qui s’est auto-déclaré « artiste ready-made », présente quant à lui une vidéo foutraque dont l’image a été supprimée, ne laissant que le son et des sous-titres qui restituent des dialogues à peine audibles. On est évidemment curieux de déterminer la nature du document (film d’auteur ? porno de série Z ?) jusqu’à ce que l’imposture soit révélée : il s’agit d’une vidéo pirate tournée pendant le voyage de noces de Pamela Anderson et de Tommy Lee. Tout aussi réussi, un film d’Éric Duyckaerts et Jean-Pierre Khazem déplace le sujet de l’exposition, puisqu’il montre l’artiste dialoguant avec son alter ego : une marionnette à son effigie qui lui donne une leçon de dessin absurde. La différence avec un numéro de cabaret habituel, c’est qu’ici, la marionnette est le ventriloque d’Éric Duyckaerts et non l’inverse : la bouche de la marionnette s’agite tandis que celle de l’artiste (1) reste close.

(1) En fait, le manipulateur de la marionnette est une tierce personne portant une tête en silicone qui représente celle de l’artiste.

Faites vos je, avec Artists Anonymous, Cercle Ramo Nash, Éric Duyckaerts, Claire Fontaine, Anabelle Hulaut, Norma Jeane, Alexandre Lenoir, Édouard Levé, Sylvie Réno, Reena Spaulings et David Vincent, Galerie de la friche de la Belle de Mai, Marseille, du 8 juillet au 13 septembre 2008.

David Vincent, Devil Tower 2, 1995. Moule en polystyrène et purée de pomme de terre, 110 x 145 x 180 cm.

David Vincent, Devil Tower 2, 1995. Moule en polystyrène et purée de pomme de terre, 110 x 145 x 180 cm.


articles liés

Résonance

par Camille Paulhan

Morgan Courtois

par Alexandra Fau

A Study in Scarlet

par Ilan Michel