r e v i e w s

Ed Atkins

par Ingrid Luquet-Gad

Old Food, 29.09.2017—7.01.2018, Martin Gropius Bau, Berlin

Les vidéos d’Ed Atkins ont toujours été imprégnées d’une langueur morbide et sa dernière exposition en date à Berlin ne déroge pas à la règle. Elle est même encore plus dépitchée, étirée en tous sens jusqu’à ce point asymptotique où l’humain bascule dans le monstrueux. Et pourtant, « Old Food », le nom de sa magistrale proposition au Martin Gropius Bau, apporte la clef de compréhension de son travail : Ed Atkins est avant tout un hystérique. À l’énoncer, l’oxymore saute aux yeux. Il faudrait encore préciser, s’épargnant cette fois les effets de formule : Ed Atkins est un hystérique parce qu’il hérite en droite lignée de la tradition du « réalisme hystérique » anglo-saxon, qu’il transpose aux arts visuels tout l’actualisant dans le champ des nouveaux médias. Le terme de « réalisme hystérique » apparaît pour la première fois sous la plume du critique littéraire James Wood dans un essai intitulé « The Smallness of the ‘Big’ Novel : Human, All Too Inhuman » paru en juillet 2000 dans The New Republic. À propos du roman White Teeth de Zadie Smith, et de manière générale d’une famille d’auteurs souvent rangés dans le grand fourre-tout post-moderne — Don De Lillo, Thomas Pynchon, David Foster Wallace ou Tom Wolfe —, l’auteur écrit : « les conventions du réalisme ne sont pas abolies mais, au contraire, épuisées et surexploitées par le romancier ». Longueur et digression, prose excessive et maniaque caractérisent alors cette nouvelle incarnation du réalisme.

L’artiste déclarait alors déjà envisager des œuvres qui se passeraient de cet avatar, pourtant un pivot à la fois figuratif et conceptuel de son œuvre. « Old Food » en est la réalisation, et déplie pour ainsi dire la figure de l’avatar dans l’espace et le temps. Déjà parce qu’est pour la première fois clairement assumé un désir de scénographie qui se faisait déjà timidement jour à travers la stratégie de présenter simultanément plusieurs versions de la même vidéo sur un système d’écrans multiples ou encore à travers le travail sur les cartels, véritables pages de carnets de notes comprenant à la fois poésies et micro-gribouillages. À Berlin donc, Ed Atkins mobilise autour des nouvelles œuvres vidéo non seulement son jeu habituel sur les cartels, mais il compartimente également les salles en y installant de longues rangées de costumes empruntés aux archives du Deutsche Oper. Y pénétrer, c’est alors ressentir, comme dans l’environnement Plight (1985) de Joseph Beuys au Centre Pompidou, à la fois l’odeur et la chaleur des vêtements. En éclairage naturel, c’est-à-dire dans une perpétuelle semi-pénombre durant ces mois d’hiver, l’immersion et l’absorption dans les entrailles de l’organisme-musée sont totales. Totale, la manipulation émotionnelle l’est également. Qu’il le veuille ou non, le visiteur se retrouve renvoyé à un stade primaire de fusion quasi-fœtale avec la matière vidéo présentée.

De l’avatar habituellement présenté sous les traits de cet âge par défaut que l’on qualifie d’adulte, on passe ici au nourrisson et au vieillard. Tantôt exagérément lisses, tantôt ridées, ces formes ectoplasmiques geignent et éructent, se mouvant dans un décor tantôt printanier, tantôt enneigé. La tonalité est moyen-âgeuse, boueuse, trouble, putride, malade et en même temps étrangement sensuelle. C’est qu’en enlevant la béquille affective de l’avatar, ne reste que la matérialité brute. Tel est bien l’indice fourni par la présence des costumes d’opéra, illustration littérale de l’illusion immersive du personnage désormais plié et rangé en coulisses. De l’émotion qui naît de la reconnaissance d’un autre soi-même, les affects sont transférés vers l’expérience du cyberespace comme lui-aussi empreint de la même dualité que l’est une marionnette virtuelle : une indissoluble présence-absence, conjurant l’hypernaturalité par les ressources de l’artificiel. « Old Food », le titre de l’exposition, réfère à cette « vieille nourriture » qui dans le cyberespace ne pourrit ni ne s’altère jamais. Comme une réponse à l’« impossibilité physique de la mort dans un esprit vivant » (The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living), génial titre du fameux requin embaumé de Damien Hirst, Ed Atkins démontre combien le virtuel permet de rendre présente la finitude de toutes choses, humaines ou non. Hystérique, alors, son réalisme, l’est par l’émotionalité non narrative qu’il réussit à faire se manifester au fil d’inserts de courts tableaux vidéo comme autant de textures construisant par digressions un réel plus vrai que nature.

(Toutes les images : Vue de l’exposition. © Ed Atkins. Courtesy Ed Atkins ; Galerie Isabella Bortolozzi, Berlin ; Cabinet Gallery, Londres ; Gavin Brown’s Enterprise, New York / Rome ; dépendance, Bruxelles. Photo : Mark Blower.)


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