r e v i e w s

Dector & Dupuy

par Vanessa Morisset

Genius loci 

Centre d’art contemporain Parc Saint-Léger, Pougues-les-eaux

15.09—9.12.2018

Bonne idée, pour un centre d’art installé dans un si beau site, le Parc Saint-Léger et ses anciens édifices thermaux, d’interroger justement ce site ou, plus généralement, ce que la création peut emprunter à un environnement dans lequel elle s’élabore. L’exposition « Genius loci » (l’esprit du lieu) rassemble en effet des œuvres soit réalisées auparavant dans d’autres contextes mais qui peuvent être abordées par ce biais, soit créées sur place pour l’exposition et rattachées à des particularités locales. À ce propos, il est plutôt amusant de constater que, loin de surenchérir sur le pittoresque du parc, certains artistes se sont focalisés sur des aspects cachés ou en décalage par rapport à ce qu’on aurait pu imaginer. À commencer par la contribution double, voire triple, multiple, en live et en pièces exposées dans les salles, de Dector & Dupuy. Le week-end du vernissage, ces derniers ont notamment effectué deux promenades-visites guidées, une à Nevers, une à Pougues, au cours desquelles, comme à l’accoutumée, ils ont commenté des micro-centres d’intérêt de la ville comme un portail, un graffiti effacé, une enseigne de boîte de nuit fermée, dont le nom, Follow me, a d’ailleurs donné son titre à la performance… Pionniers dans l’attention portée à l’inframince, les deux artistes et leur parole antispectaculaire, lapidaire, laissant place à une indétermination qui se mue en poésie, font d’un rien une aventure à la découverte d’un monde imperceptible mais bien là, mais imperceptible. Dans le même esprit, ils exposent dans le centre d’art, de prime abord très mystérieusement, une simple bouteille en plastique de marque Cristaline, sale et cabossée, avec encore un fond d’eau à l’intérieur, sur un socle. Est-ce une sculpture ? Les photos qui l’accompagnent permettent de retracer son « histoire » et le parcours qui l’a conduite, triomphalement, ici. On y voit les artistes organiser le sauvetage de cette bouteille qui flottait, abandonnée, au milieu des vertes lentilles d’eau de l’étang du Parc Saint-Léger. L’œuvre comporte donc la même dimension performative que les visites guidées, avec la même attention accordée à des éléments à priori insignifiants mais qui, en réalité, signifient beaucoup. Voilà comment, sortie de l’eau et présentée sur son socle dans l’espace de l’exposition, la vieille bouteille Cristaline devient un emblème du Genius loci de Pougues.

L’intérêt de l’exposition réside aussi dans le fait d’avoir invité, aux côtés d’artistes chevronnés tels que Dector & Dupuy, différentes générations, faisant dialoguer leurs œuvres entre elles. Parmi ces plus jeunes artistes, révélant un autre aspect du génie du lieu, Géraldine Longueville a concocté à partir de plantes cueillies dans le parc une boisson qu’elle offre en dégustation aux visiteurs (accompagnée d’une bande-son aussi créée pour l’occasion, à écouter au casque). Avec cette œuvre, Soil and Seed, on boit donc littéralement le paysage. C’est d’autant plus frappant que, présentée dans une salle munie de grandes fenêtres-bandeaux, la potion, avec son parfum et son goût particulier, fait écho à une vaste vue sur le parc. On se dit alors que, malgré une tradition qui assimile la notion de paysage à la vue seule, le parfum, le goût, ainsi que le son, ici, le constituent tout autant.

Parallèlement, d’autres artistes évoquent le génie d’autres lieux, ancrés dans d’autres généalogies ou à l’issue d’autres cheminements, par exemple Julian Sartorius avec une installation qui documente par des photos et des schémas la réalisation de son disque intitulé Hidden Tracks: Basel-Genève (2017). Comme son titre l’indique, il s’agit d’une musique émanant d’un périple entre les deux villes suisses ou, plus exactement, constituée de sons recueillis tout au long de ce parcours effectué à pied. Par conséquent, comme dans l’œuvre de Géraldine Longueville, plusieurs sens ont été sollicités, la vue, l’ouïe et sans oublier le toucher de la marche, pour composer là aussi un paysage inattendu.

Enfin, chez d’autres artistes, le rapport au lieu est plus allégorique, voire spirituel, et éveille des interrogations plus générales, comme la vidéo de Mélanie Bonajo, Night Soil/Fake Paradise (2014). Dans une succession de séquences tournées dans différents endroits — une ville, une forêt, une piscine —, l’artiste néerlandaise observe la manière dont l’esprit de chacun de ses personnages se déconnecte de sa réalité immédiate, après avoir absorbé de l’ayahuasca, plante utilisée dans d’anciens rituels chamaniques amazoniens. Quel usage pouvons-nous faire aujourd’hui de ces plantes ? Que peuvent-elles nous aider à apprendre ou à désapprendre ? Telles sont les questions que le texte et les images de la vidéo suggèrent par la confrontation entre le témoignage de l’expérience intérieure de la drogue et l’environnement extérieur qui semble se transformer sous son influence. Un lien très particulier à l’environnement est ainsi thématisé, ancestral, non-occidental, qui invite à méditer sur le rapport uniquement matérialiste que nous entretenons aujourd’hui avec lui.

Plusieurs types de génies du lieu sont donc convoqués par les œuvres de cette exposition qui nous emmènent de Pougues à l’Amazonie, à la découverte d’une bouteille d’eau Cristaline aussi bien que d’une plante chamanique, montrant la grande variété des rapports au monde que l’art peut inventer ou révéler, en tout cas faire partager.

Image en une : Dector & Dupuy, Cristaline rPET, 2018. Courtesy : Dector & Dupuy. Photo : Aurélien Mole.


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