r e v i e w s

Carrie Mae Weems à la Fondation Luma

par Guillaume Lasserre

Carrie Mae Weems – The shape of things
La Mécanique Générale – LUMA Arles, jusqu’au 7 janvier 2024
Commissariat de Vassilis Oikonomopoulos, Directeur des expositions et des programmes, et Tom Eccles, conseiller artistique.

Carrie Mae Weems est l’une des artistes américaines les plus influentes d’aujourd’hui. Depuis quarante ans, elle construit une œuvre qui explore, d’un point de vue à la fois personnel et historique, l’identité culturelle, les relations familiales, le sexisme, les classes sociales, la dynamique du pouvoir et ses conséquences, les systèmes politiques… Bien que la photographie reste son medium de prédilection, celui qui la fit connaitre, son utilisation du texte, du son, de la vidéo, du textile, de l’installation, témoigne d’un goût pour la diversité des supports. Son œuvre, faisant dialoguer archives réelles et histoires fictionnelles, se fonde sur le récit historique d’une Amérique noire à la fois contemporaine et ancestrale. À Arles, la Fondation Luma lui consacre sa première grande exposition monographique en France – ce qu’auraient dû faire depuis dix ans le Centre Pompidou ou le Palais de Tokyo –, une exposition monumentale intitulée « The shape of things ». Artiste prolifique, Carrie Mae Weems revendique un activisme politique dans son travail artistique, très largement autobiographique. « Ma principale préoccupation en art, comme en politique, est le statut et la place des Afro-Américains dans notre pays » affirme-t-elle. Elle part ainsi de sa propre expérience pour mieux remettre en question les limites de la tradition et de l’histoire officielles, bien déterminée à trouver de nouveaux modèles avec lesquels vivre.

Carrie Mae Weems, The Shape of Things, La Mécanique
Générale, Parc des Ateliers, LUMA Arles, France.

Carrie Mae Weems est née en 1953 à Portland dans l’Oregon, au sein d’une famille progressiste. Deuxième d’une fratrie de sept enfants, elle s’initie à la danse et au théâtre de rue à l’âge de douze ans. Elle en a à peine seize lorsqu’elle donne naissance à Faith, qui sera son unique enfant. Quelques mois plus tard, elle s’installe à San Francisco où elle étudie la danse au sein du Dancers’ Workshop, la compagnie d’Anna Halprin (1920-2021) qui s’affranchit des règles de la danse moderne en intégrant dans ses chorégraphies des gestes du quotidien tels que courir, manger ou encore bailler, considérés comme trop ordinaires jusque-là. Weems poursuit ses études au California Institute of the Arts (CalArts) à Los Angeles, puis auprès de Marta Rosler et Allan Sekula – qui font tous deux un usage critique de la photographique documentaire –, à l’Université de Californie à San Diego (UCSD) d’où elle est diplômée en 1984.

En 1973, elle reçoit le jour de ses vingt ans un appareil photo offert par son petit ami de l’époque, Raymond Marshall, qui l’initie au marxisme et l’incite à rejoindre l’organisation dont il est membre. Son engagement dans le mouvement syndical durera une dizaine d’années et l’amène à documenter les actions auxquelles elle participe. La découverte de The Black Photographers Annual [1] va changer son approche du medium et la conduire au Studio Museum de Harlem à New York. En 1976, elle suit un cours de photographie initié par Dawoud Bey, connu pour ses clichés de rue, notamment ses portraits d’adolescents issus de populations marginalisées. Son retour à San Francisco ne l’empêche pas de poursuivre sa collaboration avec le Studio Museum de Harlem et les photographes noirs new-yorkais. Entre 1978 et 1981, elle fait la navette entre les deux villes. Elle s’impose sur le devant de la scène américaine à la fin des années quatre-vingt, au même moment que Glenn Ligon et Lorna Simpson, sa colocataire à UCSD. L’exposition proposée par Fondation Luma à la Mécanique Générale impressionne tant par sa monumentalité que par son foisonnement, immergeant d’emblée le visiteur dans l’univers de l’artiste qui fait appel à des techniques cinématographiques et d’autres effets plus anciens tels le diorama, le théâtre d’illusion ou encore les attractions de foire pour poser un regard sans complaisance sur ce qu’elle décrit comme le « cirque » de la vie politique américaine contemporaine, spectacle tragicomique du passé récent et du présent des États-Unis.

Dans ses premiers travaux, réunis sous le titre « Family Pictures and Stories » (1978-1984), Weems choisit d’utiliser le style documentaire pour photographier sa famille, qu’elle montre unie et transgénérationnelle. Elle s’inspire des représentations de Harlem de Roy DeCarava (1919-2009) publiées en 1955 dans « The sweet flypaper of life », ouvrage hybride et singulier dans lequel les images de DeCarava et le texte poétique de l’écrivain Langston Hughes capturent le Harlem des années cinquante. Si certaines images débordent d’énergie, d’autres expriment des moments de calme et de quiétude. Le cliché central de grand format (1983) a été pris dans un parc lors d’une réunion de famille rassemblant plus d’une cinquantaine de personnes. Un homme en occupe la position centrale. Tournant le dos à l’objectif, il lève les bras en l’air à la manière d’un photographe tentant de coordonner le groupe juste avant de réaliser l’image. D’autres photographies montrent des couples s’embrassant, des parents tenant leurs enfants dans leurs bras, des personnes au travail ou en train de s’amuser. Le clan apparait profondément soudé. Ici, la famille de l’artiste est comprise comme métaphore de la communauté afro-américaine et constitue une réponse réfutant le rapport Moynihan[2] de 1965 qui pointait la faiblesse des liens familiaux des Afro-Américains, en raison de leur forme supposée matriarcale. À travers l’exemple de sa propre famille, elle illustre aussi la migration des Afro-Américains du sud vers le nord des États-Unis, et offre une alternative à l’image stéréotypée de familles en difficulté, brisées, traumatisées.

Carrie Mae Weems, The Shape of Things, La Mécanique
Générale, Parc des Ateliers, LUMA Arles, France.
All Blue – A Contemplative Site, 2021, installation.

Changer le regard que l’on porte sur l’autre, inventer de nouveaux modèles, passe aussi par la communication et l’écoute. La série « Untitled (Listening devices) » réalisée en 2013-14, n’est, de prime abord, pas très représentative du travail de Carrie Mae Weems. Elle donne à voir douze photogravures en noir et blanc – trois rangées de quatre – représentant différents types d’appareils de communication, du simple porte-voix au microphone en passant par les premiers appareils téléphoniques. Les smartphones toutefois y sont absents. Il ne s’agit pas là de simples images mais de véritables portraits. Ces objets muets, en attente d’une activation désormais obsolète, suggèrent l’échec de l’acte de communication et plaident en faveur d’une écoute active mutuelle. Il faut apprendre à désapprendre, individuellement mais aussi collectivement, y compris ici dans le monde de l’art et dans les musées, pour mesurer le chemin qu’il reste à parcourir face aux inégalités, qu’il s’agisse de racisme, de sexisme ou d’équité salariale. « La liberté est un espace qui doit être conquis chaque jour, et où la voix de l’autre est aussi importante que sa propre voix, c’est pourquoi j’attache une grande importance à cette communion de plusieurs langages en faveur d’un objectif » expliquait-elle à l’occasion de sa participation à la 13ème biennale de La Havane en 2019. Avec « Untitled (Listening devices) », elle invite le public à participer au processus.

Une partie importante du travail de Carrie Mae Weems tourne autour de l’appropriation, notamment celle d’images historiques. En recréant de célèbres scènes de violence dans de nouveaux contextes, elle désactive leur pouvoir et leur validité tout en ouvrant des perspectives sur d’éventuelles transformations de la société à venir. Pour évoquer les violences policières dans la récente série « Blues and Pinks » (2020-21), elle s’approprie les images marquantes de Charles Moore (1931-2010) illustrant les violences subies lors de la « croisade des enfants [3] » à Birmingham en Alabama en 1963. L’artiste remodèle plusieurs scènes de brutalité contre les jeunes Noirs engagés dans une manifestation pacifique pour en proposer une nouvelle composition dynamique recouverte de tons bleus et roses exprimant son attention aux manifestants dont certains étaient à peine âgés de six ans. Le titre oppose de façon métaphorique la couleur des uniformes policiers à celle de la chair meurtrie.

Avec le « Louisiana project » réalisé en 2003, qui combine photographie, narration et vidéo pour ausculter l’histoire sociale liée à la vente de la Louisiane et ses incidences culturelles persistantes, Weems tente de se positionner comme un témoin de l’histoire passée et future. La vidéo et l’installation présentées à Arles sont extraites du projet qui s’articule autour de la Nouvelle-Orléans et de son Mardi Gras, et questionne la manière dont les modèles culturels, malgré l’achat de la Louisiane il y a plus de deux cents ans, persistent encore aujourd’hui. Évoquant la technique de la silhouette dans son rendu plastique, le « Louisiana project » place les gestes de domination en tension avec la servitude et l’esclavage.

« The shape of things », qui donne son titre à l’exposition, réunit plusieurs installations multimédias autour d’un film (2021) éponyme divisé en sept parties et projeté sur un cyclorama [4]. L’œuvre filmique est conçue comme une « plateforme d’investigation et de réflexion collective sur la complexité de l’expérience américaine ». S’inspirant de séquences d’actualités et de télévision de l’époque des droits civiques à aujourd’hui, elle inclut des extraits de films antérieurs en plus des nouvelles images qui suivent la montée inexorable de la droite ultra-conservative étasunienne. Le film, dont la musique originale est composée par Jawwad Taylor, fusionne franchise documentaire et rythme poétique pour proposer au public une expérience immersive à 360°. Au-delà de la critique, l’œuvre suggère la possibilité d’une collaboration pour initier un changement positif. « Seat or Stand and Speak » (2020) réunit des chaises en bois et deux petites estrades précédents deux mégaphones géants dépourvus cependant de dispositif pour amplifier la voix. À l’arrière se déploie un ciel immense dont le bleu parvient à percer la kyrielle de nuages blancs, ménageant d’autres possibles comme vient l’attester les trois mots anglais écrits en lettre capitales : « REMEMBER YOUR DREAMS ». Carrie Mae Weems transforme le mur de la salle d’exposition en horizon. Un peu plus loin, une porte placée devant un écran circulaire sur lequel est projeté la surface de la lune, compose l’installation « All Blue—A Contemplative Site » (2021).

Carrie Mae Weems vit depuis 1996 entre sa maison de Syracuse dans l’état de New York et son petit appartement de Fort Greene à Brooklyn. En 2014, elle fut la première femme afro-américaine à bénéficier d’une exposition monographique au Guggenheim Museum de New York. Le fait d’être toujours en avance sur son temps semble pourtant dans son cas avoir été plus préjudiciable qu’autre chose. Les catégorisations qui renvoient à des privations d’universel marginalisent. Considérée durant une bonne partie de sa carrière comme « artiste femme » ou « artiste noire », plutôt que simplement artiste, elle n’a pas connu la reconnaissance d’une Cindy Sherman, qu’elle mérite pourtant largement. Et l’on comprend mieux le refus de certaines artistes des années soixante-dix de se laisser enfermer sous le vocable d’artiste féministe. Ce n’est qu’au cours de la dernière décennie que ses œuvres ont été admises comme des contributions essentielles à l’art contemporain. Sans doute a-t-on (un peu) rattrapé cette avance que Carrie Mae Weems avait pris sur le temps pour voir enfin dans son travail ces nouveaux modèles avec lesquels vivre. « I make the invisible visible » dit-elle.

Carrie Mae Weems, The Shape of Things, La Mécanique
Générale, Parc des Ateliers, LUMA Arles, France.
Cyclorama : The Shape of Things, 2021. Installation vidéo à six
canaux, couleur, son stéréo.

[1] De 1973 à 1980, un groupe d’artistes afro-américains de New York a publié The Black Photographers Annual. L’idée est née du collectif de photographes afro-américains connu sous le nom de Kamoinge Workshop (Kamoinge, de la langue Kikuyu du Kenya, signifie « travailler ensemble »).
[2] Dénomination courante d’une étude publiée en 1965 par le sociologue américain Daniel Patrick Moynihan sous le titre La famille noire : les arguments pour une action publique. Daniel P. Moynihan, The Negro Family: The Case For National Action, U.S. Government Printing Office, Office of Policy Planning and Research, U.S. Department of Labor, 1965.
[3] Le 2 mai 1963, plus d’un millier d’étudiants noirs quittent l’école pour rejoindre le centre-ville de Birmingham en Alabama et s’adresser au maire afin de dénoncer la ségrégation qui règne alors dans la ville.  Stoppés par les forces de l’ordre qui arrêtent des centaines d’enfants, ils se réunissent à nouveau le lendemain. Les policiers font alors usage de la force, employant des lances à incendies et des chiens pour dispersée les manifestants. C’est ce moment que le photographies de Charles Moore illustrent.
[4] Écran cylindrique panoramique datant du XIXème siècle.

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Head image : Carrie Mae Weems, The Shape of Things, La Mécanique Générale, Parc des Ateliers, LUMA Arles, France. Remember to dream, 2023, A Case Study, 2021, Painting the Town 1, Painting the Town 2 et Seat or Stand and Speak, 2021 – 2023.


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