r e v i e w s

Bertille Bak

par Laure Jaumouillé

Jeune artiste française née en 1983, Bertille Bak présente au Musée d’art moderne de la Ville de Paris une exposition intitulée Circuits. Elle y retrace les déplacements de deux groupes d’individus sur un même territoire. Ainsi, la première salle de l’exposition est consacrée à une communauté tzigane basée à Ivry-sur-Seine, tandis que la deuxième est dédiée au quotidien d’une congrégation religieuse. Alors que les tziganes évoluent horizontalement dans les souterrains du métro parisien, les sœurs de la congrégation des Filles de la Charité se déplacent d’étage en étage à l’intérieur du couvent, selon un mouvement ascensionnel1. Dans un monde où la globalisation produit des « bulles » au détriment d’une communauté2, l’artiste vient souligner la survivance de formes communautaires en voie de disparition.

Bertille Bak Affiche de l’exposition Circuits, 2012 Sans titre, d’après Nouveau Plan de Paris en relief, Paris : Bauerkeller, 1840 © Bibliothèque Nationale de France, Paris © Bertille Bak

La démarche de Bertille Bak s’apparente à celle de l’enquête, dans le sens de la tradition pragmatiste américaine3. L’artiste fait le choix d’une immersion totale au sein du groupe qu’elle observe. Son mode d’approche des tziganes pourrait être celui d’un ethnologue, étudiant les singularités sociales et culturelles d’une minorité. Installée durant plusieurs mois au milieu d’un campement, Bertille Bak engage, dans son investigation, son esprit, son corps et ses émotions. Ainsi, l’artiste investit sa propre subjectivité dans la rencontre d’une communauté en péril. De manière similaire, elle entre dans l’intimité des sœurs de la congrégation des Filles de la Charité, à l’écoute de récits individuels et collectifs.

En résulte une exposition conçue comme un mode de composition. Des films courts sont associés à des objets emblématiques issus du quotidien de ces deux communautés. Les bouchons de champagne que les tziganes recyclent pour confectionner des rideaux font écho à ces mêmes objets récupérés par Sœur Marie-Agnès puis transformés en petites poupées. Une bâche enroulée contre l’une des cimaises évoque le dispositif de camouflage du campement mis en scène dans le film Transport à dos d’hommes. Enfin, l’artiste propose au visiteur de tester le fond sonore des rames de métro qui masque les mélodies jouées par les tziganes. Films, documents et dispositifs de perception entrent en relation les uns avec les autres pour former un objet-exposition autonome – une œuvre.

Le processus d’enquête mis en œuvre par l’artiste tendrait vers la forme épurée du témoignage documentaire, pourtant, les films réalisés par Bertille Bak relèvent de la fiction, ce qui instaure une ambivalence dans la perception du spectateur. Forte de son observation active au cœur de ces deux communautés, l’artiste procède à la mise en scène de saynètes visant à les « représenter » – c’est à dire à les rendre « plus présentes ». Leur objet serait donc d’apporter les ingrédients nécessaires pour qu’une réalité – ethnologique, sociale et culturelle – parvienne à la conscience publique. En ce sens, il semble légitime de se demander si l’institution muséale est en mesure de faire émerger un « public »4 investi par les enjeux politiques d’une telle exposition.

 

1 La congrégation invite les sœurs les plus âgées à déménager dans les étages supérieurs du couvent lorsque leur état de santé se dégrade.

2 Peter Sloterdijk, Bulles, Sphères I, Paris, Pauvert, 2002.

3 John Dewey, Le public et ses problèmes, 1925-1927, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2010.

4 Nous considérons ici le « public » au sens de John Dewey, comme un ensemble d’individus mobilisés par l’expérimentation d’une enquête sur le terrain autour d’une controverse spécifique.

Commissariat : Jessica Castex


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