r e v i e w s

Automate All The Things!

par Aude Launay

Moderna Galerija / Academy of Fine Arts and Design / Aksioma, Ljubljana, 14.01—15.01.2020

Fin 2006, alors que tout un chacun commençait à pouvoir bénéficier de son quart d’heure de célébrité pixellisée avec l’avènement du réseau social que l’on sait, une autre plateforme se faisait une place sur un autre marché, non pas celui de l’hyper individualisation mais, au contraire, de l’invisibilisation des individus, les changeant en une foule de petites mains anonymes et corvéables à merci : Amazon Mechanical Turk. Cette main d’œuvre « mondialisée et disponible à la demande vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept » comme le proclame le site du géant de la néo-gig economy1, est conçue comme une actualisation de la supercherie qui singeait déjà l’intelligence artificielle en 1770, le fameux Turc mécanique qui épatait alors les élites européennes en les surpassant aux échecs. Deux siècles et demi plus tard, l’intelligence artificielle est toujours artificielle et l’humain est toujours dans la machine. L’automatisation totale reste un leurre, alors qu’est-ce qui a changé ? C’est autour de cette question de « l’humain comme invisible esclave de la machine » contemporaine que les curateurs Domenico Quaranta et Janez Janša ont réuni un panel d’artistes-chercheurs en un passionnant symposium mi-janvier dernier, dans le cadre du programme Hyperemployment qu’ils organisent cette saison pour Aksioma, l’ultra dynamique project space de Ljubljana.

Elisa Giardina Papa, Cleaning Emotional Data, 2020. Aksioma, Ljubljana. Photo : Janez Janša.

Crowdsourcing, le terme anglais créé en 2005 pour désigner notamment l’ultra parcellisation couplée à la décentralisation du travail en micro-tâches, est plus directement explicite que notre « externalisation » car, ainsi que le rappelle Domenico Quaranta dans sa conférence inaugurale : « contrairement à la multitude décrite par le philosophe Toni Negri comme un groupe d’individus, le terme de foule permet mieux de décrire la somme des travailleurs en ligne » dont l’individualité est dissimulée derrière la plateforme qui les relie aux pourvoyeurs de tâches. Non seulement l’individualité du travailleur est occultée mais l’identité du client l’est aussi, sans parler de la production à laquelle contribuent les micro-tâcherons. En résumé, personne ne sait vraiment qui travaille pour qui et encore moins pourquoi. C’est ce qu’a notamment expérimenté l’artiste sicilienne Elisa Giardina Papa lors de la création de sa toute dernière pièce, Cleaning Emotional Data (2020), dernier chapitre de sa trilogie consacrée à l’exploration des rapports du monde du travail et de l’univers technologisé à ce qui leur échappe logiquement : le soin, le sommeil et les émotions. Narrant ici ses mois de travail à distance pour des entreprises de nettoyage de données, elle détaille les différentes tâches qu’elle a eu à exécuter en expliquant, là encore, l’absence totale d’information concernant le commanditaire et le but de ses missions. Ayant principalement œuvré à l’annotation d’expressions faciales ainsi qu’à l’ajout des siennes propres à des bases de données, elle fait remarquer l’influence des théories dix-neuviémiste de physiognomonie — l’idée, remontant à l’Antiquité, d’un rapport entre l’apparence physique d’une personne et son caractère psychologique — sur les technologies « de pointe » comme par exemple la production de facemoji — les emoji en temps réel du visage d’un utilisateur. S’il y a bien une incomputabilité des émotions humaines, les tentatives d’analyse les plus farfelues en sont pourtant légion ainsi que le rappelle Sebastian Schmieg, évoquant la fameuse étude qui avait défrayé la chronique à l’été 2016, liant une quantification de l’usage de filtres Instagram à l’état moral de leurs utilisateurs. Et la presse de s’empresser alors d’en faire ses gros titres : Instagramming In Black And White? Could Be You’re Depressed chez NPR ou Your Instagram feed could tell us if you’re depressed, study suggests chez le non moins sérieux Washington Post.

Sebastian Schmieg, I Will Say Whatever You Want In Front Of A Pizza, 2017. Screenshot.

Sous la forme d’une fiction performée, I Will Say Whatever You Want In Front Of A Pizza (2017)4, l’intervention du jeune allemand se révèle, justement, émotionnellement chargée, faisant notamment le récit d’une attirance amoureuse entre deux task workers tout en faisant état de  l’analyse par l’artiste de la situation de ces humains comme extensions logicielles.

Quant à Silvio Lorusso qui en profitait pour présenter la version anglaise de son incontournable ouvrage au merveilleux titre portemanteau : Entreprecariat, il liait avec une aisance confondante l’injonction de productivité toujours plus offensive, illustrée par des extensions de navigateurs telles que StayFocusd, à l’irremplaçable Ne travaillez jamais de Debord, chaque injonction ayant été considérée, à l’époque de son apparition, comme superflue.

Silvio Lorusso lors d’Automate All The Things, 2020. Photo: Domen Pal / Aksioma

1 Il est sans doute intéressant de le rappeler, la gig economy (ou le travail à la tâche) n’est absolument pas une idée nouvelle mais bien plutôt la reprise du fonctionnement du travail avant la création du salariat et du contrat de travail à durée indéterminée.

2 Elisa Giardina Papa, Sanela Jahić, Silvio Lorusso, Michael Mandiberg, Domenico Quaranta, Sašo Sedlaček et Sebastian Schmieg.

3 Domenico Quaranta, « Portraying the Invisible Crowd », Académie d’Art et Design de Ljubljana, le 14 janvier 2020. https://vimeo.com/387746104

4 http://i-will-say-whatever-you-want-in-front-of-a.pizza/

5 Silvio Lorusso, Entreprecariat, Onomatopee, 2019.

Image en une : Elisa Giardina Papa lors d’Automate All The Things, 2020. Photo : Domen Pal / Aksioma.


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