r e v i e w s

Ângela Ferreira, Boca

par Alexandra Fau

Centre régional de la photographie, Douchy-les-Mines, 17.09 – 20.11.2016

« Boca », c’est l’appellation donnée à cette fosse minière qui avale sans relâche jour après jour les travailleurs et c’est aussi la bouche par laquelle s’exprime la complainte des mineurs d’ici ou d’ailleurs auxquels Ângela Ferreira redonne de la voix à travers des documents photographiques, la réactivation d’archives et d’un ensemble de pratiques communautaires.

Par son histoire personnelle et ses racines africaines, Ângela Ferreira (née au Mozambique en 1958) est familière des paysages miniers depuis son enfance. Elle l’est moins de cet état d’abandon auquel la région des Hauts-de-France a été livrée à la fermeture définitive des dernières exploitations dans les années 80. Aussi se prend-t-elle à imaginer quel serait l’impact de la fermeture des mines vieillissantes et de la pénurie de diamants dans un avenir plus ou moins proche sur les millions d’Africains qui vivent encore aujourd’hui de cette industrie.

Dans les environs de Valenciennes, chaque élément du paysage se rappelle à la mémoire de ses habitants. Là, une structure de chevalement, ici, des machines d’extraction au silence suspect. Le regard d’Ângela Ferreira s’aiguise à la vue d’autant de « formes au repos », avec toujours ce questionnement lancinant en tête : « comment tout cela s’est-il terminé » ?

Fidèle à sa méthode, l’artiste mène son enquête en étayant ses recherches des précédentes études menées sur des sites encore en activité. S’il ne reste plus aucun chevalement ni terril à Douchy-les-Mines, il est une forme de survivance plus immatérielle, la bande locale. Depuis la création de l’Harmonie en 1875, le répertoire a bien changé : la variété côtoie aujourd’hui les classiques. Dans la série de photographies (Boca, 2016) prises au Centre des Arts et de la Culture de l’Imaginaire, de simples boîtes de rangement envahissent les rayons d’étagères métalliques ainsi que quelques partitions cartonnées plus anciennes. Voici ce qui reste de cette tradition minière des Gueules noires d’antan. Ângela Ferreira s’inspire de cet archivage un peu sauvage pour réaliser à son tour une installation composée de quelques boîtes accompagnées de formes gravées sur bois dont le dessin / destin bascule. La sculpture L’archive de l’Harmonie lui a été inspirée d’une image ancienne prise à Douchy, juste avant la fermeture définitive des mines.

Sa première intention (finalement non retenue) consistait à transformer symboliquement le centre d’art en site « d’extraction de la culture » par l’installation en façade d’une sculpture-monument inspirée d’un chevalement. Combien « l’histoire des mines a été absorbée et reléguée aux musées et aux archives », c’est ce que l’artiste retient de son observation du « nouveau paysage social, économique et culturel auquel l’industrie minière a laissé place ». Ses esquisses, notes et photocopies d’images prises sur le terrain dans les environs de la petite ville alimentent un peu plus ce fonds documentaire. Mais l’intérêt réside surtout dans la mise en perspective qu’elle propose. Avant l’invitation de Douchy-les-Mines, l’artiste avait déjà mis en résonnance deux sites chargés d’histoire dans deux pays distincts en 2012 : la mine de diamant de Cullinan en Afrique du Sud et les caves de Chislehurt, dédale souterrain qui a fait les beaux jours de la contre-culture anglaise. C’est là que Jimmy Hendricks entonna son titre libertaire Stone Free. Dans l’exposition « Boca », la Vidéosculpture opère un semblable rapprochement entre la performance en haut d’une station-service au Congo (Entrer Dans la Mine, 2013) d’une chanson traditionnelle qui raconte les peurs d’un jeune mineur au seuil de la mine de Katanga et la reprise de l’Harmonie locale lors du vernissage au CRP.

Ângela Ferreira, « Boca (photographic component) 1/7 », 105 x 70 cm, 2016.

Son travail opère ainsi des allers-retours incessants avec pour toile de fond la culpabilité de cette industrie dévastatrice. Dans Stone Free (2012), l’artiste excave un passé sombre, souvent honteux de la période coloniale ; la mine de Cullinan en Afrique du Sud alimentait en effet le trésor royal anglais en diamants. De même, son projet Maison Tropicale pour le pavillon portugais de la Biennale de Venise en 2007 relevait les dérives du marché de l’art et l’engouement pour le design qui voient ces logements sociaux conçus par Jean Prouvé dans les années 1950 pour les colonies Françaises, rapatriés et vendus à prix d’or.

Les différents projets d’Ângela Ferreira enjoignent une conversion artistique de problématiques écologiques ou éthiques sur le modèle des Land Reclaim de Robert Smithson. Pour « Boca », l’artiste esquisse une sorte de chant du cygne de notre relation aux archives.

 

 


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