r e v i e w s

Andrej Škufca

par Aude Launay

Black Market

MGLC, Ljubljana, 19.05—16.08.2020

Il me faut l’avouer, bien que ce ne soit évidemment pas la première fois que je visite une exposition « à distance », c’est la première fois que je vais me prêter à l’exercice d’en rendre compte et, d’ainsi, ajouter une épaisseur supplémentaire de médiation à son appréciation.  L’ironie du sort aura voulu qu’il s’agisse d’une exposition dont le sujet comme la mise en œuvre siée parfaitement à la situation et donc, alors même que le monde de l’art s’emparait majoritairement pour le moins maladroitement des outils numériques comme si le net art n’avait jamais existé, j’étais conviée à une visite vidéo toute simple du solo show d’Andrej Škufca à l’International Center of Graphic Arts (MGLC) de Ljubljana.

Tandis que l’on commençait en douceur à ouvrir des perspectives dans les questionnements sous-jacents à son travail (l’animalité de la machine, le design comme logiciel, les forces tentaculaires du marché s’attachant à couvrir la moindre parcelle de l’univers connu…), l’artiste lâcha brusquement : « les sculptures ne sont pas là pour les humains, lorsque les humains interagissent avec elles, cela créé une sorte de strate supérieure ».   

Alors évidemment, ça a été drôle lorsque la curatrice, Àngels Miralda, a renchéri de son expérience personnelle du projet, expliquant qu’elle avait au final curaté l’exposition par appels vidéo interposés et ne l’avait elle-même pas encore visitée1. Et l’artiste de rajouter que, bien sûr, lui aussi avait été interdit d’accès à l’espace d’exposition pendant la période de montage, interrompue inopinément par l’expansion du virus que l’on sait.

Cependant, leur idée de diffuser des teasers de l’exposition sur YouTube n’était pas une conséquence de cette infortune mais bien plutôt l’envie d’étendre le catalogue sous d’autres formes. Car la théorie tient une place aussi importante que la plastique dans l’œuvre du jeune Slovène.

Une lecture relativement simpliste de Black Market verrait sans doute dans les longues formes tubulaires obscures serpentant dans tout l’espace d’exposition une fusion infrastructuro-superstructurelle tant l’analogie est aisée avec les cables sous-marins et les pipelines qui sous-tendent rien moins que le mode de vie mondialisé. Mais ce serait s’arrêter net à ces surfaces que l’on ne peut s’empêcher d’avoir envie de toucher. C’est que les sculptures sont recouvertes de toutes sortes de polymères agrémentés d’une couche de gel balistique, cette matière vouée à reproduire les caractéristiques de la chair humaine et utilisée autant pour analyser l’impact de munitions sur le corps que pour des crash tests industriels. Alors oui, c’est gélifié, ça brille et c’est doux. Ça sent fort aussi, à ce qu’il paraît, et c’est bien ce qui m’aura manqué le plus dans cette visite que je me ferai dès lors un plaisir de qualifier de « virtuelle ». Ça sentirait presque au travers de l’écran, tant dans l’espace blanchi à l’extrême, comme artificiellement éclairci — enfin, je veux dire, numériquement, puisque la peinture blanche est tout de même un artifice — la présence sinueuse s’impose. L’effet d’un espace 3D dans lequel la présence humaine ne serait que tolérée, domine. Alors, y apercevoir quelques êtres mouvants, masqués et porteurs de couvre-chaussures, ne fait évidemment qu’amplifier la sensation de jeter un œil non autorisé dans quelque laboratoire secret.

Si l’idée d’une fusion infrastructuro-superstructurelle semble renvoyer à un marxisme sous acide, c’est peut-être pour mieux transmettre l’idée, chère à Mark Fisher, de plasticité de ces structures2. Contrer l’immuabilité du réalisme capitaliste par une plasticité spirituelle nécessitait sans doute de placer l’huile minérale mère de toutes les matières plastiques au centre de la réflexion comme de l’espace d’exposition.

La clé de l’expansion massive du capital a été la découverte d’une force de vie dans la matière morte, ou de la vie dans les restes de la vie : à savoir, dans le charbon et le pétrole. Le combustible vivant (le travail humain) a été complété de manière exponentielle, et souvent remplacé, par du combustible mort (les restes de carbone d’entités qui avaient été vivantes), alors même que les questions éthiques liées à l’extraction de vie de la vie perdaient en force. Le capitalisme est une énorme fonderie qui enfourne les vivants et les morts3

Carossées comme des voitures mais évoquant dans le même temps celui que l’on nomme désormais « le plus long animal du monde4 », les sculptures de Škufca se réclament notamment de la pensée de Keller Easterling, architecte qui traite l’espace comme un système d’information5, leurs modules pour la première fois présentés comme d’un seul tenant, reliés par la suavité de la peau synthétique luisante.

Le Capitalisme considère que toute chose a le potentiel de créer du profit, c’est-à-dire que rien n’est intrinsèquement inerte, que tout est vital du point de vue de la capitalisation […] comme le Virus qui profite de la différence entre la vie et la non-vie mais n’est fondamentalement pas attaché à celle-ci, le Capital considère tous les modes d’existence comme s’ils étaient vitaux et réclame que tous les modes d’existence ne soient pas les mêmes du point de vue de l’extraction de valeur6

1 Happy end : elle est parvenue à le faire juste avant le démontage.

2 Voir Mark Fisher, introduction to Acid Communism, dans Mark Fisher, Darren Ambrose, Simon Reynolds (ed.), k-punk: The Collected and Unpublished Writings of Mark Fisher (2004-2016), Repeater Books, 2018.

3 Elizabeth Povinelli, Geontologies: A Requiem to Late Liberalism,Duke University Press, 2016, p.167. (trad. de l’auteure)

4 Ian Evans, « ‘Like a spiral UFO’: world’s longest animal discovered in Australian waters », The Guardian, 15 avril 2020, https://www.theguardian.com/environment/2020/apr/15/like-a-spiral-ufo-worlds-longest-animal-discovered-in-australian-waters

5 Keller Easterling, Medium Design, Strelka Press, 2018.

6 Elizabeth Povinelli, op. cit., p. 20.

* Toutes les images : vue de l’exposition Andrej Škufca, Black Market,
MGLC, Ljubljana. Photo : Jaka Babnik.


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