r e v i e w s

A Kassen, Exposition personnelle

par Elsa Vettier

Galerie Édouard Manet, Gennevilliers, du 8 octobre au 12 décembre 2015

Pour son « exposition personnelle » à la galerie Édouard Manet, le collectif danois A Kassen œuvre avec un effort d’impersonnalité. Au travers des trois œuvres qui la composent, aucune forme n’est créée, toutes sont systématiquement empruntées. Ainsi les photographies de miroirs (Mirror, projet en cours) ont été scannées dans des catalogues de vente aux enchères, redimensionnées pour certaines à la taille de l’objet, imprimées et encadrées afin d’être réintroduites dans le circuit marchand dont elles avaient été extraites. Plus loin, les chaises empilées et la table basse, disposées chacune dans une salle et associées respectivement au design moderniste de Charles Eames et de Marcel Breuer, ont été reliées par leurs pieds tubulaires en inox aux tuyaux d’un système de chauffage préexistant (Central Heating Furniture, 2015). Depuis la table basse, un carousel projette au mur l’image fantomatique de simples carreaux de verre retaillés au format de diapositives. Ils ont été prélevés dans la vitre de l’unique fenêtre de la galerie et, ensemble, composent Ventilation Slide Projection (2015). Les œuvres reposent ainsi sur quelques opérations discrètes et absurdes et empruntent systématiquement des objets au design digéré devenus soit l’apanage d’un intérieur bourgeois soit mobilier fonctionnel adopté par les collectivités locales. Cette forme d’impersonnalité se ressent aussi à travers l’inscription de la réflexion du collectif dans des problématiques conceptuelles éprouvées depuis les années 1960, notamment celle de la définition de l’objet à travers son image ou sa fonction et où réapparaît sous une forme humoristique la chaise chère à Joseph Kosuth (One and Three Chairs, 1965). Empruntant son nom à la caisse danoise d’assurance chômage, A Kassen amorce de fait une réflexion sur le geste et le travail de l’artiste, celui à qui on dédie des « expositions personnelles ». En s’appuyant sur d’autres corps de métier — ici celui des chauffagistes et des commissaires-priseurs — qu’il détourne, et en prétendant travailler comme une agence d’architectes, le collectif renonce à imprimer une personnalité à son travail plastique pour plutôt consacrer au lieu qui l’accueille une exposition personnelle.

Toutes les images : Vue de l'exposition personnelle du collectif A Kassen.  École municipale des beaux-arts | Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers.  Photo : Rémy Lidereau. Courtesy A Kassen ; New Galerie, Paris.

Toutes les images : Vue de l’exposition personnelle du collectif A Kassen.
École municipale des beaux-arts | Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers.
Photo : Rémy Lidereau. Courtesy A Kassen ; New Galerie, Paris.

A Kassen organise l’espace de manière à solidariser les trois salles de la galerie, tout d’abord en disposant les diverses parties de chaque œuvre dans des salles différentes : au projecteur placé dans la première répondent les découpes réalisées dans la vitre de la dernière ; à la table chauffante de la première sont reliées les chaises de la deuxième et aux grands miroirs aux moulures dorées placés à l’entrée font écho les petits tirages des mêmes objets disposés dans la dernière, près de la fenêtre. Chaque fragment trouve donc sa source ou sa continuité dans une autre pièce. Puis, la ligne dessinée au sol par le réseau de tuyaux de chauffage assure une liaison entre les espaces. Plus que la suggestion d’une circulation, c’est une exposition sous forme de circuit fermé, de boucle, qui se découvre. Un circuit d’abord physique et thermique qui nous fait ressentir successivement la chaleur générée par les tuyaux puis le froid de l’extérieur par la vitre évidée et un système conceptuel qui fait que chaque élément renvoie à un autre. Il y a dans l’espace une traduction de l’effet de boucle déjà présent dans les travaux exposés, dispositifs tournant sur eux-mêmes. Ainsi l’exposition ne ménage peut-être pas assez de ruptures, de failles dans son organisation systémique et symétrique pour laisser place à la déstabilisation, à l’interrogation de ce que sont et représentent ces infimes déplacements.

Exposition A KassenExposition A Kassen

On pourrait replacer Ventilation Slide Project dans une histoire du courant d’air qui irait peut-être de l’« Air Show » imaginé par Art & Language en 1967 à l’Invisible Pull créé par Ryan Gander dans le hall du Fridericianum pour dOCUMENTA 13. Quant aux conduits brûlants qui courent au sol et le long des plinthes de la galerie, ils semblent faire écho à une installation de Michael Asher datant de 1992. L’artiste américain, qui se distingue alors par une pratique conceptuelle d’interventions in situ visant à questionner l’institution qui les héberge, conduit tous les radiateurs suivis par leurs réseaux de tuyaux dans l’entrée de la Kunsthalle de Berne. Par la mise en lumière du lieu et des interfaces — chauffage, fenêtre — qui le relient à l’extérieur, A Kassen semble s’inscrire dans la continuité d’artistes pratiquant une forme de critique institutionnelle, suggérant de replacer la galerie de Gennevilliers au sein du contexte social et politique qui l’entoure. Cette révélation et réévaluation du lieu cependant très formaliste et discrète, loin des déconstructions architecturales qu’Asher a pu opérer, reste tendre envers la galerie, complice, presque tiède.

Exposition A Kassen

Au fur et à mesure, on constate que les œuvres se fondent dans l’espace. L’exposition pourrait presque disparaître. Les trois miroirs de l’entrée pourraient redevenir des éléments décoratifs de cette ancienne salle du conseil municipal dont la porte a conservé les moulures xixe, tout comme la pile de chaises pourrait parfaitement attendre dans une pièce adjacente d’être réquisitionnée pour une classe. L’exposition d’A Kassen peut disparaître si on ne la regarde pas comme telle, chose aisée dans un lieu qui a pu revêtir d’autres fonctions que celle d’exposition. Le choix des œuvres et la photographie prise au seuil de la galerie vide qui sert d’introduction à l’exposition corroborent alors un constat que l’on empruntera à Stéphane Mallarmé : « Rien n’aura eu lieu que le lieu1 ».

1 Stéphane Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, 1914.

Exposition A Kassen

 

 


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