r e v i e w s

Futur, ancien, fugitif

par Vanessa Morisset

Palais de Tokyo, Paris, 16.10.2019 – 5.01.2020

Dans les expositions pêle-mêle, il y a des œuvres qui nous intéressent et d’autres pas, c’est fait pour. Des conceptions de l’art et des styles hétérogènes cohabitent. Dans l’immensité des espaces du Palais de Tokyo, « Futur, ancien, fugitif » présente une telle diversité à travers des œuvres de tous types — peintures, sculptures, installations — offrant un panorama des pratiques issues de la « scène française », puisque tel est son sujet. Mais, moins qu’un instantané de la création aujourd’hui, l’exposition entend s’inscrire plus spécifiquement dans une temporalité complexe, que laisse deviner son titre, défiant le sens de la flèche du temps, emprunté à Olivier Cadiot. Selon les explications des commissaires, leurs choix mettent justement en avant la contemporanéité des différences, allant jusqu’à revendiquer la nietzschéenne notion « d’inactualité ». Leur intention semble en effet de vouloir échapper au piège de la visibilité arbitraire de certains artistes aux dépens d’autres, d’éviter les stars passées ou présentes pour chercher plus en profondeur et, en rassemblant plusieurs générations, de ne pas se contenter des derniers artistes émergents exposés partout. Ainsi Pierre Joseph aura été choisi à la place d’artistes plus connu·e·s de sa génération telle que Dominique Gonzalez Foerster, Laura Lamiel est célébrée — étant donné l’espace qui lui est attribué — comme la grande artiste française de ces dernières années, Alain Séchas ressurgit, non loin des cerfs-volants d’une plus jeune artiste, Anna Solal… Les choix montrent aussi une ouverture à des esthétiques et à des cultures extra-européennes, par exemple avec les peintures psychédéliques néo-indouistes de Vidya Gastaldon. Enfin, on peut aussi noter le nombre réduit d’artistes sélectionnés —quarante-quatre — mais dont plusieurs œuvres sont exposées, permettant de découvrir leur démarche avec une certaine ampleur plutôt que par une seule pièce à interpréter selon les propos d’un commissaire.

Pourtant, malgré ces précautions prises pour éviter que le visiteur ne se pose la question de la nécessité de ce qu’il voit, il se la pose quand même. Pourquoi tel·le artiste, tel·le enseignant·e de telle école d’art, tel·le jeune artiste ou tel·le trentenaire plutôt qu’un·e autre, le tout présenté dans un jeu très relâché de filiation, nommé, comme à chaque fois qu’on en n’est pas sûr, « généalogie ». Et le doute redouble quand on songe que certains des artistes ont été vus plus ou moins récemment dans d’autres lieux en région, ce qui n’enlève rien à l’intérêt de leurs œuvres mais remet en cause la volonté affichée d’inactualité. Ainsi d’Anne Le Trotter dont l’installation est assez similaire à sa grande exposition monographique organisée au printemps dernier au Grand Café de Saint-Nazaire, ou d’Adrien Vescovi exposé, lui aussi en solo, à la Galerie des Ponchettes pendant tout l’été à Nice. Quand, par ailleurs, trois artistes sont représentés par la même galerie parisienne renommée ou encore que l’une des happy few a récemment été nommée professeure aux Beaux-arts de Paris, l’idée que les commissaires sont allés chercher loin s’amenuise dans l’esprit du visiteur.

Mais la question reste de savoir quelle image de la scène française ressort de cette exposition et, surtout, quelles inspirations, quelles envies elle peut faire surgir. Entre quelques œuvres déroutantes, on rencontre des réalisations qu’on est heureux de voir ou de revoir, par exemple la grande installation de Nicolas Tubéry, certes déjà présentée en 2018 aux Arques mais qui, transportée ici, n’en a que plus de force : architecture industrielle de métal, elle sert d’environnement à un film tourné dans une ferme vidée de ses animaux, bientôt de ses machines — réalité des conditions de vie économique dans les campagnes, sujet grave traité avec tact et empathie. Dans un autre registre, les toiles de Nina Childress qui, contrairement à d’autres œuvres de l’exposition, supportent très bien d’être accrochées dans le cadre monumental du Palais de Tokyo, incarnent une peinture vivante et pertinente, avec notamment deux tableaux représentant Karen Cheryl à la batterie. Pour ceux qui se souviennent de la chanteuse idiote qu’on a fait d’elle dans les années 1980, une justice est rendue à celle qui aurait pu briller dans les plus grands groupes de rock (sans doute trop misogynes à l’époque). Les ordinateurs portables en carton de Sarah Tritz mènent avec drôlerie vers d’autres considérations, sur le rapport aux objets qu’induit le high tech une fois traduit en low tech. Chacun peut donc retenir des exemples d’œuvres, des pistes et des démarches à poursuivre, au sein de cette exposition qu’en elle-même on oubliera vite mais qui laisse penser que concernant la scène française tout reste ouvert, ce qui au fond n’est pas si mal.

Image en une : Nina Childress, de gauche à droite : Karen sourit (clair) (2018), Karen sourit (foncé) (2018). Vue de l’exposition « Futur, ancien, fugitif », Palais de Tokyo. Courtesy de l’artiste et Galerie Bernard Jordan (Paris / Zurich). Photo : Thomas Lannes. © Adagp, Paris, 2019.


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