r e v i e w s

Deborah Bowmann*

par Antoinette Jattiot

Grand Salon, Centre d’art contemporain CAC / Passages, Troyes, 24.01- 20.03.2020

Quel point commun entre les figures de Monsieur et Madame Patate perchées sur une étagère couverte de neige synthétique et la banane de Peanut Butter Jelly Time en porte parapluie ? Sous couvert d’une bonhommie rassurante et infantile, ces images de la culture populaire1 servent ici d’indicateur de l’objet dont elles deviennent le support ou le motif. Le noir et le blanc opposant l’une et l’autre partie d’Étude pour des parapluies (soit la banane dansante évoquée précédemment) soulignent bien la division entre les qualités accordées à un support de présentation et à l’objet qu’il exhibe. De la subordination traditionnelle d’un présentoir à un produit destiné à la vente dont la mise en avant devrait souligner les qualités marchandes et esthétiques, l’image de la banane-présentoir acquiert ici une présence équivalente, si ce n’est supérieure, aux parapluies, manifestant également par sa taille imposante l’usage démesuré et quasi absurde du détournement de ces images dont notre économie se nourrit sans relâche. Signalant la manipulation d’un système de signes modelables et ayant souvent trait à la consommation, les œuvres de Deborah Bowmann ne cachent pas le principe de réalité sur lequel elles s’appuient : elles le détournent avec humour pour indiquer et penser des systèmes de production, dont celui de l’art contemporain.

Formée en 2014 par Amaury Daurel et Victor Delestre à Amsterdam et installée depuis septembre 2015 à Saint-Gilles, Deborah Bowmann est une forme hybride à la frontière entre identité artistique et espace d’exposition. Profitant de l’opportunité d’une rétrospective au CAC Passages, le duo signe ici une déclaration d’amitiés créatives, rejouant plusieurs de ses œuvres en compagnie d’une sélection d’artistes invités précédemment dans son espace bruxellois. Introduite par l’ancienne enseigne néerlandaise et les premières affiches d’expositions du lieu, l’exposition « Grand Salon »(ce titre était celui de la première exposition collective organisée à Deborah Bowmann en 2015) s’offre comme une déambulation non chronologique dont le systématisme des réflexions est manifeste. Au sein d’une scénographie rappelant celle d’un magasin de meubles de standing, plusieurs tableaux autoréférentiels ayant pour seul motif la signature de Deborah Bowmann jouent avec l’idée de la marque et l’esthétique publicitaire. Dans l’une et l’autre salle du centre d’art, des dessins récents portant le titre d’Études pour magasin (de chocolat, de parfum) ou encore d’Étude pour un bureau de foire pointent encore la réflexion du duo sur l’équivalence, sinon la remise en question, de différentes économies et du lieu de leur manifestation.

De la matière synthétique (floc) rose fuchsia des objets de Cerise sur la déco (2019) à la minutie boisée plus classique de Scénographie pour Léonard Koren (exposition présentée à la Loge de Bruxelles en janvier 2019), la réunion des pièces de Deborah Bowmann dans un agencement inédit démontre, à travers la répétition, une diversité de formes de présentoirs posant la question de la valeur portée à un objet de consommation par sa présentation et de son pouvoir d’attraction. Figures rhétoriques, ces présentoirs – dans leur dialectique d’objet et de sculpture — insistent sur des perspectives de monstration, devenant vecteur de relation entre l’artiste et le regardeur en tant que visiteur mais aussi consommateur. Ces formes, autonomes et utiles, convient plus encore à une réflexion sur la perception et le simulacre. Réalisé à partir de readymades, faux cuir ou encore faux bois, leur aspect laisse croire à une préciosité matérielle autant qu’il s’en écarte. Par ailleurs, ces formes supportent ou côtoient des objets reprenant eux-mêmes le concept du faux-semblant telles que les Fred Chaussures, des bottines, babouches, et autres souliers en papier mâché. Ces simulacres défient à la fois l’idée de modèle et de copie, conduisant vers un potentiel infini de définitions, de configurations et de jeux sur leur statut. De faux-semblant, il est aussi question au travers des œuvres des artistes invités, comme celles d’Alexandre Lavet, discrètement disséminées. Comme un souvenir de « Learn from yesterday, live for today, look to tomorrow, rest this afternoon », son exposition de 2018 à Deborah Bowmann avec Nicolas Moreau, un dessin au graphite reproduisant le flyer de l’évènement, un oreiller sculptural en papier japonais, et quelques canettes de Jupiler peintes sur aluminium poursuivent le trouble insufflé. Détournant l’unicité de la fonction des objets à l’origine des œuvres, Deborah Bowmann et ses invités ne cessent d’interroger leur valeur et leur sacralisation.

Enfin, tels des miroirs de vulgarités contemporaines ou des portes d’accès vers des contrées acidulées promesse d’ivresse, les peintures de femmes aux sourires grinçants de Tatiana Defraine et les paysages d’oniric fantasy de Rémi Lambert s’immiscent comme d’ultimes mises en garde contre la distorsion de la réalité. Tandis que le son omniprésent de la vidéo Danse de l’homme rêve / promotional efforts nous rappelle lesmalices sonores ou olfactives qui peuplent souvent les expositions du duo, ses images revigorent par la sagacité de leur message, en déjouant la fiction du réel qui nous entoure.  

 1 M. Patate est un jouet qui a été inventé dans les années cinquante aux États-Unis et figure parmi les premiers jouets à avoir bénéficié d’une publicité télévisuelle. La Banane est un mème de la culture internet qui découle d’un gif créé au début des années 2000, en référence à l’engouement des américains pour un sandwich au beurre de cacahuète (« PB&J ») et célébré chaque année lors d’une journée nationale. 

* Avec : Stéphane Barbier-Bouvet, Ludovic Beillard, Jean-Baptiste Carobolante, Dieudonné Cartier, Cyril Debon, Tatiana Defraine, Daniel Dewar & Grégory Gicquel, Emilie Ferrat, Romain Juan, Rémi Lambert, Alexandre Lavet, Nicolas Moreau, Anne-Lucie Revereau, Clémence Seilles.

Image en une : Vue de l’exposition. Photo : Carole Bell / Deborah Bowmann

  • Publié dans le numéro : 93
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