Xe Biennale de Lyon

par Aude Launay

Tactiques pour une poétique de l’ordinaire

La Xe Biennale de Lyon

Par Aude Launay

« Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel » déclarait, je me souviens, le titre d’un film de Laurence Ferreira Barbosa dans les années 90. Hou Hanru aimerait nous faire croire le contraire, c’est en tout cas en résumé ce que son commissariat pour la Biennale de Lyon essaie de démontrer. Son très beau statement évoque le « manque de pertinence sociale et intellectuelle » 1 de l’art contemporain en un état des lieux assez alarmiste et en appelle à la création d’un ordre nouveau, non plus univoque mais « fondé sur la tension et la dynamique entre les différents modes de production qui ne peuvent plus être résumés par un seul ordre », par le spectacle. Réinventer l’espace public, en quelque sorte. Recentrer notre expérience sur l’agir, pour contrer la dimension du tout spectaculaire. S’agit-il pour autant de faire de ceux que l’on a toujours jusqu’ici dénommé

Dan Perjovski, détail de la fresque, la Sucrière

Dan PERJOVSCHI, The Everyday Drawing 1, détail, 2009 DessinsCourtesy de l'artiste, Lombard Freid Projecs, New York et Galerie Michel Rein, Paris

public, des acteurs de l’art ? À lire Boris Groys dans le catalogue2, il apparaît que le statut de l’artiste s’est aujourd’hui dissout dans une pratique commune de la confession et du partage d’images sur des sites communautaires qui crée non plus un art de masses mais des « masses d’artistes ». Que nous acquiescions ou non à son principe du tous artistes, il n’empêche que « la vie quotidienne (est) le mode véritablement universel de l’existence humaine », la chose du monde la mieux partagée.

Le spectacle du quotidien, donc, opère un focus sur la majorité ignorée, la population originellement non-artiste, les tacticiens chers à Michel De Certeau. Sur le mode déjà fort usité des pratiques intersticielles et des micro-utopies, une partie de la sélection d’artistes d’Hou Hanru travaille le corps social de près pour en faire émerger la force de résistance et créer des solutions alternatives à l’existant (Robert Milin, Bik Van Der Pol, Un Nous…), tout en réactivant le principe de l’art et la vie confondus. Toutefois, le monde de l’art, même s’il est inclus dans le monde « quotidien », ne lui est pas identique en tous points; il s’y insère mais ne le redouble ni ne le dépasse. Ainsi il tente de créer des amorces, de mettre en route, par-delà un rapport décomplexé de la population à l’art – la muant tout autant en public qu’en participant (le projet Veduta) – une nouvelle relation de cette dernière à son quotidien. Le spectacle du quotidien s’entend alors à la fois comme une redéfinition du spectacle, lui ôtant une partie de sa qualité imposée pour lui rendre son aspect désirable, et une mise en lumière du quotidien.

Latifa Ekshash

Latifa ECHAKHCH, Sans titre (Architectures ou Révolutions), détail, 2009. Linoleum gravé, installation au sol, 100m2Courtesy de l'artiste et Galerie Kamel Mennour

Partant du postulat que « l’empire global »3 n’a pas de dehors, que l’on ne peut donc l’attaquer que de l’intérieur, cette dixième édition de la Biennale de Lyon dresse une géographie du nulle part qui est notre lieu commun. Entre le progressif effacement des catégories (minorités raciales au profit du métissage, le sentiment d’appartenance nationale se muant parfois en celui d’être citoyen du monde…) et l’exacerbation des individualités (avec, là encore, les sites communautaires pour étendards), le danger du totalitarisme intellectuel de prise en charge de ceux qui doutent, guette. La très troublante vidéo de Fikret Atay dépeignant des « cours du soir » d’éducation coranique montre ainsi des jeunes turcs scandant leurs leçons tout en tournant en rond, tête baissée sur leur livre, jusqu’à se bousculer dans la pièce et presque se cogner aux murs, produisant une incroyable cacophonie, agrégation de voix différentes portant un même texte. La communauté définit dès lors l’unité de temps, et de lieu. C’est peut-être en effet en l’arpentant que l’on s’approprie le mieux un espace, ce que la pièce de Latifa Echakhch, Sans titre (Architectures et révolutions), toute en finesse, nous laisse supposer. Recouvrant de bon vieux linoléum le morceau de Sucrière qui lui était imparti, elle importe un peu de cette atmosphère cheap qui nous est à tous familière, pour une raison ou une autre, mais qui symbolise surtout l’habitat modeste. Procédant par évidement de la matière, elle fait apparaître, discrètement, comme tapis dans le motif originel du lino, des dessins et phrases du Corbusier aux côtés de logos de bailleurs sociaux. Etrangement, l’on pourrait aussi qualifier l’intervention de Pedro Cabrita Reis sur l’Entrepôt Bichat – nouveau lieu investi par la Biennale, et ancien bâtiment industriel de 800m2 – de discrète, tant il se contente d’en surligner les particularités de ses fameux tubes fluos. Essaimant leurs traits de lumière crue dans la pénombre du lieu aujourd’hui déserté, ces éclairages originellement industriels eux-aussi, nimbent cette architecture délabrée d’une poésie très juste, permettant tout à la fois de conserver le souvenir de la présence de ceux qui y ont travaillé, et d’en dégager la beauté ready-made.

Pedro Cabrita Reis

Pedro CABRITA REIS, Les dormeurs, 2009 Néons, câbles électriquesCourtesy de l'artiste. Avec la collaboration de Haulotte France Photo : Blaise Adilon

À la poursuite de l’espoir qui venait d’ailleurs, les Xijing Men tentent depuis déjà deux ans et quatre chapitres de reconstituer la mythique ville de Xijing, dont le nom a déjà été porté à un moment ou un autre de leur histoire, par les villes de Séoul, Kyoto et Xian. Les Xijing Men, collectif composé d’un artiste coréen, d’un japonais et d’un chinois, donnent corps à cette micro-nation en devenir lors des biennales ou de grands événements, comme les derniers JO de Pékin. Inscrivant leur ville au cœur d’un monde médiatique qui ne vérifie pas toujours ses sources, les citoyens autodésignés de Xijing rendent compte de leurs JO sur Youtube en parallèle des Jeux officiels, parodiant les épreuves classiques avec un certain sens du fait-maison… À la Sucrière, ils présentent sous la forme d’un appartement-témoin, celui de leur président, matérialisant l’oralité de l’histoire de Xijing en un décor qu’il reste à habiter. Une version terrifiante de cet appel de l’ailleurs est distillée par la EU Green Card Lottery de Société Réaliste, un projet critique qui tourne à la mauvaise blague, un site web créé sur le modèle de ceux qui abondent pour proposer des accès payants à la traditionnelle (et légalement gratuite) loterie annuelle de la carte verte, sésame de tout aspirant résident nord-américain. En inversant le sens de migration et en ouvrant cette loterie « européenne » à tous les pays y compris les Etats-Unis, Société Réaliste se laisse dépasser par la force de l’appel du vieux continent et doit faire face à un nombre incroyable de demandes réelles. Le collectif choisit, à Lyon, de présenter les fiches remplies par les participants, conscients ou non de l’artificialité du projet, ce qui le rend finalement plus gênant que puissant.

Mounir Fatmi

Mounir FATMI, Ghosting, 2009 VHS, bandes magnétiques, 5 photocopieursCourtesy de l'artiste, Conrads galerie, Dusseldorf, Lombard-freid project, New york

Quant au display du Mac, parfois plus proche de l’esthétique d’une médiathèque que de nos attentes pour ce type d’événement, il cristallise la position d’Hou Hanru sur la question de la biennale, « loin d’être une simple exposition » parce qu’ « une exposition n’est pas une fin, c’est le début d’un long processus qui permet de proposer des idées pour l’avenir ». Et en effet, bien qu’il s’agisse de spectacle, on est rarement confrontés à une forte mise en scène des œuvres, mais bien plutôt à une mise en realtion conceptuelle de ces dernières. D’aucuns seront déçus parce qu’ils pensent les biennales comme de grandes expositions, ainsi que le revendique d’ailleurs Thierry Raspail4, mais c’est certainement ce retournement curatorial de la fonction muséale que l’on retiendra de cette Xe édition. La transformation du musée en espace d’échanges et de documentation, évidemment assez peu propice à la visite rapide et panoramique que l’on a tendance  à préférer aux longues heures passées face aux œuvres, se pose comme un statement: l’on vit l’art tout comme l’on vit sa vie. Et même si l’on ne peut qu’être en accord sur les principes mais que l’on est plus rarement séduit par le côté plastique, l’important c’est ce que nous en garderons en mémoire, une volonté d’engagement qui trouve loin de la fronde son efficace, des textes extrêmement intéressants dans le catalogue, en bref, de ces choses qu’on ne peut balayer aussi facilement que s’estompe le trait acerbe mais crayeux de Dan Perjovschi. Mounir Fatmi nous le rappelle avec force VHS dévidées et photocopieurs tournant à vide: la mémoire matérielle s’efface, dans une installation grandiose en forme de belle conclusion ouverte sur la question.

1 Hou Hanru, Le spectacle du quotidien, catalogue de la Xe Biennale de Lyon, p.19.

2 Boris Groys, Vers un nouveau romantisme, ibid, p.53 et sq.

3 Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000, cités par Hou Hanru dans Le spectacle du   quotidien, p.17.

4 Thierry Raspail, Paysage, in Le spectacle du quotidien, catalogue de la Xe Biennale de Lyon, p.11.

XeBiennale de Lyon, Le spectacle du quotidien, commissariat Hou Hanru, du 16 septembre au 3 janvier.


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