Tursic & Mille

par Patrice Joly

The Postponed Show

Le Portique, centre d’art contemporain du Havre, 19.05-30.05.2021

C’est non sans humour et pour ne pas se laisser démoraliser par les aléas d’une actualité un brin déprimante que le duo Tursic & Mille a intitulé son exposition au Portique « The postponed show ». Reportée, l’exposition l’a été de plusieurs mois, et c’est à distance qu’elle a été montée, via une des applications de vidéoconférence que nos concitoyens ont appris à faire fonctionner au cours de l’étrange période que nous venons de traverser.

Le travail des deux artistes est empreint d’une sérieuse dose d’humour qui se manifeste – au-delà des titres qu’ils donnent à leurs expositions – dans le corps même de leurs œuvres : à travers l’investissement de sujets généralement considérés comme mineurs ou prêtant à rire – ou du moins à sourire, comme le fromage en peinture ou la présence récurrente de chiens dans leurs tableaux. Mais derrière ce prime abord facétieux se dissimule un véritable intérêt pour des sujets que l’histoire de l’art a largement explorés. Du néolithique à Manet, la présence de l’animal domestique dans la peinture – celle du chien en particulier – évolue au même rythme que sa place dans l’imaginaire collectif. Les œuvres d’un Poussin ou d’un Vouet le font plutôt apparaitre comme un compagnon de chasse destiné à mettre en valeur le ou les personnages principaux, quand, dans les œuvres du XXe siècle le chien perd de cette dimension subalterne pour devenir un sujet de premier plan, lorsqu’il n’est pas traité de manière anthropomorphique. Le chien est un excellent marqueur de notre rapport sociologique aux animaux, « un passeur d’émotions » selon les artistes : il serait en ce sens dommage de s’arrêter à une seule approche ludique de l’œuvre de Tursic & Mille. Leurs bichons renvoient à une société où l’animal de compagnie occupe une position centrale, une quasi-« parentalité », transcendant les clichés condescendants du « petit chien à sa mémère » : une nouvelle manière de considérer ce dernier qui excède celle d’auxiliaire de chasse ou de gardien de troupeau1.

On décèle par ailleurs dans la peinture de Tursic & Mille de nombreux clins d’œil à des œuvres iconiques telles que l’Olympia de Manet, dont ils n’ont conservé dans leur peinture (ou, plutôt, dans leurs « sculptures peintes ») que le fameux chat présent sur la droite du non moins célèbre tableau. Il ne faut donc pas se laisser abuser par un humour qui recouvrirait toute autre intention : une réelle profondeur se niche en effet aussi bien dans les références historiques du duo que dans leurs déconstructions – l’humour servant dès lors autant à les honorer qu’à les dépasser. La présence des toutous, comme celle des camemberts, qui peuvent également apparaître d’abord comme un sujet mineur, se révèlent être un prétexte comme un autre pour étaler de la peinture sur de la toile et jouer des couleurs que pelages et coulures génèrent « naturellement ». Comme nombre de leurs congénères peintres, Tursic & Mille usent de la contrainte et de la série pour sédimenter des couches de peinture dont les variations se révèlent au fur et à mesure que notre regard se rapproche ou s’éloigne de la toile. Et celui-ci de passer de la contemplation d’une imagerie kitsch à celle d’une vive abstraction colorée lorsqu’il se rapproche suffisamment de la toile pour « rentrer » dans l’épaisseur du pigment. Certes, le procédé ne leur est pas réservé et la peinture s’est depuis longtemps libérée du manichéisme pictural qui la sommait de choisir son camp entre abstraction et figuration. Tursic & Mille s’insèrent parfaitement dans cette déconstruction des conventions lorsqu’ils abusent de leurs sujets de prédilection : fromage ou toutous qu’ils mettent en avant comme des nobles sujets.

Au Portique, le centre d’art du Havre, les deux artistes nous livrent un inventaire de leur capacité à réfléchir à la question de la peinture, à ses tenants et aboutissants, à ses errances, ses jeux de signification, ses jubilations, ses croisements avec la sculpture, ses clins d’œil à la pornographie, à l’illusion de la représentation, à ses détours et impasses. L’imagerie sexuelle est toujours plus ou moins présente dans leurs tableaux – en « toile de fond » – : impressions numériques recouvertes de juste ce qu’il faut de peinture pour que l’on reconnaisse le motif. Les formes abstraites prennent leur élan, s’échappent des toiles qui les confinent pour acquérir leur autonomie, flirtent avec la sculpture. Les tableaux s’ornent d’une rangée de canettes de bières – reliquat du dernier vernissage, écho nostalgique aux libations joyeuses des vernissages d’avant le Covid, mais aussi tentative d’incrustation du réel dans l’œuvre et revisitation iconoclaste des collages du siècle dernier, où il importait d’intégrer le quotidien via ses manifestations les plus signifiantes : journaux, bris d’instruments, morceaux de chaise cannelée de bistrot… On retrouve ici ce mouvement de la vie et l’incorporation de ces moments de convivialité dont l’art, de fait, se nourrit pour exister.

Après avoir laissé la série des camemberts et des toutous du rez-de-chaussée, puis la première salle de l’étage dédiée à ces pseudo panneaux de PLV (Publicité sur Lieu de Vente) soclés dont les œuvres empruntent plutôt la forme que l’imagerie– combinant marouflage de poster de célébrité badigeonné de pigment et chien de l’Olympia de Manet autonomisé –, nous nous retrouvons dans une « forêt » de panneaux découpés. Les fleurs calcinées (littéralement et symboliquement) qui figurent dessus ne manquent pas de nous faire nous demander si nous avons affaire à l’écho lointain d’une actualité brûlante ou bien si les artistes se sont simplement lancés dans une nouvelle technique de peinture où le chalumeau a remplacé le pinceau – dernière énigme, dernière tentative pour faire évoluer une discipline qui était soi-disant moribonde il y a peu…


  1. Pour Donna Haraway, le chien occupe désormais une position centrale, de l’ordre d’une quasi appartenance familiale, aboutissement d’une fréquentation plurimillénaire qui a engendré, selon la théoricienne, une colonisation cellulaire réciproque. ( in Donna Haraway, Manifestes des espèces compagnes, page 21, éditions Climat, Paris, 2018 pour la nouvelle édition, préface de Vinciane Despret.)

Toutes les images : Vue de l’exposition Tursic & Mille, The Postponed Show. Photo Rebecca Fanuele. © Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2021


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