Minia Biabiany

par Anysia Troin-Guis

J’ai tué le papillon dans mon oreille, Magasin des Horizons, Grenoble, 30.01.20…

Peut-on visiter une exposition en se dégageant de tout a priori, bagages interprétatifs et modèles traditionnels théoriques ou critiques ? Ce n’est pas la question que pose Minia Biabiany au Magasin des Horizons mais c’est une des interrogations qu’elle soulève et qui persiste à la fin de l’expérience multi-sensorielle qu’elle présente. C’est en effet au minimum deux niveaux de lecture que J’ai tué le papillon dans mon oreille propose. D’une part, un cabinet de curiosités organiques, d’autre part, une mise en dialogue d’objets, d’œuvres, d’installations opère une variation, si ce n’est politique, au moins historique d’une exposition à découvrir (tout) contre l’histoire coloniale française, ses violences multiples et ses traces durables dans l’environnement.

Une installation de terre constitue la trame autour de laquelle s’organise le lieu : l’artiste reproduit une sorte de tissage, élaboré selon le motif des nasses en bambou des pêcheurs antillais. Cette importance de la terre place l’exposition dans un rapport à la nature que Minia Biabiany n’a de cesse de questionner dans son laboratoire qui travaille, explore et relativise l’espace. L’artiste invite dès lors à faire corps avec la nature dans les chemins qu’elle propose de traverser via la superstructure de terre que le visiteur foule, déplace, expérimente mais aussi abîme. Cette reconnexion à l’environnement se traduit même dans la démarche préalable à l’exposition : la majorité des œuvres s’est construite durant un mois en recourant le moins possible à l’importation de matériaux ou de pièces déjà créées afin d’appliquer une réflexion sur la nécessité de vivre en lien avec son propre environnement, d’élaborer des stratégies pour renouer avec l’espace d’où l’on se tient et surtout, d’où l’on expose. Recherche particulièrement pertinente dans un milieu de l’art qui fournit de nombreux discours sur l’urgence climatique tout en ne proposant que des mesures timides pour une vraie transition écologique. La vidéo Toli Toli (2018) met l’accent sur une nature autant féconde qu’agressive et avec laquelle l’humain doit négocier. La voix résonne et affirme : « Les papillons provoquent la cécité quand ils soufflent dans vos oreilles ». Dans cette perspective, l’exposition érige l’aveuglement comme principe originel d’une création qui se veut révélatrice des récits multiples et oubliés, refusés, refoulés ou bannis : ceux d’un territoire colonisé et assimilé.

La salle se visite comme un espace en miroir où les éléments exposés fonctionnent par deux, où des jeux d’échos et de références se font entre les différentes pièces. S’il n’y a pas de cartel, hormis le texte de présentation, cette lacune participe aussi sans doute de l’intensité d’une expérience esthétique que l’artiste souhaite radicalement personnelle et détachée de tout carcan : une réception de l’exposition qui doit vraiment être propre à chacun, même si des pistes sont apportées par la médiation ou dans les projets qui encadrent l’événement. On pénètre en effet dans le Magasin vial’exposition d’Álvaro Barrios, El Mar de Cristóbal Colón, qui introduit l’idée d’une colonisation sanglante des Caraïbes, à travers des sérigraphies cartographiant les massacres et l’exploitation des populations autochtones et africaines à partir du siècle des grandes découvertes.

Minia Biabiany construit un travail qui pense le rapport entre écologie et pensée décoloniale en ayant recours à des objets qui fluctuent entre œuvres sculpturales et traces d’une culture de la diaspora noire des Amériques et des matériaux qui détiennent une charge symbolique intense. C’est le cas des feuilles de bananier, séchées ou tissées, présentes dans l’exposition ou dans les films, qui ne laissent pas de renvoyer à une terre empoisonnée par le chlordécone, pesticide très toxique utilisé aux Antilles dès les années 1970 pour lutter contre le charançon, insecte faisant des ravages dans les bananeraies. C’est bien l’État français, soutenant les industriels en dépit de la contamination des sols, qui est responsable de ce véritable scandale sanitaire. Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS invité pour La Nuit des idées organisée par le Magasin des Horizons, analyse d’ailleurs cette situation comme une version de « l’habiter colonial » où la monoculture et l’exportation sont la conséquence d’un pouvoir colonial conscient dès 1980 de la nocivité du pesticide[1]. Les conques de lambi, coquillages musicaux et moyen de communication emblématique du marronnage, apparaissent comme des traces symboliques de l’histoire. Un dispositif audio en diffuse les différents signaux. Les deux bassins d’eau noire perturbent par leur opacité, empêchant tout reflet, faisant échec à toute contemplation pour au contraire conduire à une réflexion sur les causes d’une telle noirceur : couleur symbolique, de la pollution ou de l’Atlantique ? Les interprétations sont ouvertes et c’est au visiteur de trancher dans cette fiction de l’entre-deux qui n’est ni enchantement ni véritable désolation et où la contiguïté des espaces, qui changent selon les points de vue et l’avancée dans l’exposition, sollicite un rapport au corps. Sillonner cette interprétation du réel, historique et contemporain, proposée par Minia Biabiany appelle en effet à une soma-esthétique[2] : une expérience de l’art via un corps à l’écoute de ses sensations, de ses émotions et de ses ressentis.


[1] Voir son récent ouvrage Une écologie décoloniale – Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019.

[2] Voir Richard Shusterman, Conscience du corps. Pour une soma-esthétique, trad. de l’anglais par Nicolas Vieillescazes, Paris, Éclat, 2007.

Toutes les images : Vue de l’exposition au Magasin, photo : Camille Olivieri.


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