Louidgi Beltrame

par Raphael Brunel

Mesa Curandera, CAC Passerelle, Brest, 15.09. 2018 – 5 .01.2019

Après avoir exploré les vestiges de l’utopie moderniste au Japon, au Brésil ou en Ukraine à travers une série de films à la croisée du documentaire et de la fiction où l’architecture tient le rôle principal dans une narration fragmentaire composée d’un montage de diverses sources littéraires, Louidgi Beltrame a réalisé plusieurs projets prenant comme décor, au moins pour partie, le territoire côtier péruvien. On se souvient notamment de El Brujo présenté en 2016 au Palais de Tokyo dans lequel l’artiste effectue une translation géographique inattendue en cherchant à connecter un site archéologique précolombien baptisé El Brujo (le sorcier) avec la plage normande où François Truffaut a tourné avec Jean-Pierre Léaud la scène finale des Quatre cent coups. Le film dessine l’espace d’une rencontre symbolique entre l’acteur phare de la Nouvelle vague filmé dans les rues de Paris et José Levis Picón, un curandero (guérisseur) qui effectue au Pérou le reenactment de la course du jeune Antoine Doisnel vers la mer, se substituant ainsi à Léaud dont la santé ne lui a pas permis de faire le déplacement.

« Mesa Curandera », l’exposition que Beltrame présente au centre d’art Passerelle, se concentre plus spécifiquement sur le personnage de José Levis Picón qui pratique, dans la clandestinité, une forme de médecine vernaculaire. La mesa est une cérémonie de guérison collective qui se déroule la nuit, dans l’obscurité totale, durant laquelle les patients rentrent en transe sous l’effet du San Pedro, un cactus aux propriétés psychotropes. Louidgi Beltrame a passé deux mois aux côtés de José Levis Picón assistant à ses mesas et l’accompagnant à la rencontre de curanderos d’autres régions. L’exposition s’ouvre ainsi avec une série de photographies du jardin de plantes médicinales de l’un des chamans ainsi qu’avec un dyptique noir et blanc où l’on voit deux casseroles, plantées de croix en bois bricolées, dans lesquelles est préparée la concoction à base de San Pedro qui sera ensuite consommée lors du rituel.

Ces images fonctionnent comme une antichambre documentaire et contextuelle à la mesa elle-même qui donne lieu à un film de près de trois heures projeté sur une imposante cimaise, au revers de laquelle l’artiste a placé un ensemble de dessins inspirés par sa propre expérience du San Pedro – visions psychédéliques et cartoonesques de certains éléments du rituel et des assistants de Picón. Assis sur des chaises de jardin en plastique comme celles sur lesquelles les participants à la mesa attendent de rencontrer le curandero, le visiteur est baigné dans une atmosphère rosée. Avec l’accord du guérisseur et de ses patients, Louidgi Beltrame a en effet mis en place un dispositif de captation permettant de filmer dans le noir sans entraver le cours normal de la cérémonie, ce qui donne une tonalité particulière à l’image. Seules les séquences de jour ou lorsque la lumière est allumée sont en couleur. Montage réalisé à partir d’une douzaine de mesas, le film revient sur les différentes étapes du soin et les manipulations du curandero et de ses assistants. Picón évolue autour d’un autel (lui aussi appelé mesa) qui réunit objets issus du christianisme apporté avec la conquête espagnole et survivances des cultes natifs et populaires. Cet élément central témoigne à lui seul du caractère hautement syncrétique de ce rituel interdit et relégué aux confins de la ville. Cette pratique cultu(r)elle hybride peut également être envisagée comme une forme de résistance postcoloniale, comme une manière d’absorber la culture de l’envahisseur pour mieux faire perdurer ses propres croyances. En regard, un court film tourné en super 8 prolonge cette analyse anthropologique à travers une déambulation dans une Huaca (pyramide, témoignant du passage de plusieurs civilisations) située à proximité de lieu d’exercice de Picón et au sommet de laquelle trône une croix.

L’effet d’immersion de la projection est renforcé par la durée du film et la bande son envoûtante qui reprend les chants et sifflements de Picón. Ainsi, avec « Mesa Curandera », Louidgi Beltrame propose une double expérience : celle de la cérémonie qu’il documente et celle induite par le dispositif visuel et sonore déployé.

(Toutes les images : Louidgi Beltrame, Mesa curandera, Passerelle, Brest. Photo : Aurélien Mole)


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