Laure Prouvost

par Ilan Michel

Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre

LaM, Villeneuve d’Ascq, 17.10.20-03.10.2021

Profitant des origines de Laure Prouvost, née à Croix en 1978 d’une famille d’industriels du textile et des médias, le LaM, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole, invite l’artiste franco-britannique à réadapter son installation Deep See Blue Surrounding You [Vois ce bleu profond te fondre] à Villeneuve-d’Ascq. Le projet, conçu pour le pavillon français de la biennale de Venise en 2019, tire sa force de sa dimension tentaculaire. La version initiale détournait déjà la circulation et l’esthétique néo-classique du bâtiment édifié par Faust Finzi en 1912 en faisant entrer les visiteurs par la porte de service et sortir par le porche à colonnes ioniques.

Laure Prouvost au Palais Idéal du Facteur Cheval. Photo : Alexandre Guirkinger. ©Laure Prouvost / courtesy de l’artiste

L’invitation du LaM est intéressante à double-titre. D’une part, parce qu’elle se fond dans l’extension de Manuelle Gautrand inaugurée en 2010, bâtiment de béton aux ouvertures végétales qui prend la forme d’une main enserrant le musée initial de 1983 signé Roland Simounet. L’installation de Laure Prouvost joue des appendices de l’architecture aux extrémités lumineuses et au cœur caverneux. D’autre part, en raison des collections d’art brut qui absorbent l’œuvre, tout comme la scénographie de Deep See Blue Surrounding You vous aspire. Cette rencontre est peut-être la plus intelligente et la plus problématique du projet. Mais tout d’abord, il faudrait dire que toute l’œuvre de Laure Prouvost est construite autour d’une vidéo qui raconte une épopée : celle de l’artiste et de ses amis des Tours Nuages de Nanterre à Venise, en passant par les terrils du Nord, un café de Roubaix, le Palais Idéal du Facteur Cheval dans la Drôme et les calanques de Marseille. Le montage syncopé et un peu bancal de ce voyage en fait une aventure fantasmée, proche du rêve éveillé, qui répond parfaitement aux histoires que l’artiste raconte sur la naissance de ses œuvres : un grand-père conceptuel égaré dans le souterrain qu’il creuse de l’Angleterre au continent africain, une grand-mère qui aurait tissé une grande tapisserie à la façon de Pénélope attendant le retour d’Ulysse, une pêche miraculeuse dans la Méditerranée, un magicien du café de l’Opéra qui se trouvait fortuitement là quand la bande de copains est arrivée,… le tout bercé par une fanfare accompagnant la troupe jusqu’à Marseille sur l’air de l’Italiano Vero, un peu rieur, un peu nostalgique.

Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre, Pavillon français à la 58ème Biennale d’art de Venise, 2019. Fauteuils. Photo : Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste, galerie Nathalie Obadia, Carlier Gebauer et Lisson Gallery. ©ADAGP, Paris, 2020

Si l’artiste revendique la légèreté d’une esthétique délirante, elle maîtrise aussi très bien l’art du story-telling. Le contexte de Venise et de ses pavillons nationaux lui donne l’occasion de parler des frontières et de la fluidité des déplacements du Nord au Sud en réaction aux flux migratoires qui font plutôt le mouvement inverse. L’aventure est aussi une façon de créer une communauté au gré des rencontres – et il faudrait mesurer la part d’utopie et d’ingénuité de ce postulat. Mieux vaudrait évaluer la part poétique de la proposition qui prend pour véritable point de départ la sensation physique avec cette métaphore fantasque et séduisante de l’octopus qui a la particularité de posséder un cerveau central et huit autres ménagés à la racine de ses bras. La sensualité aquatique est aussi sensible au pavillon de Venise, dont la vidéo était le centre géographique, qu’à Villeneuve-d’Ascq où les tentacules de l’espace préexistent à l’intervention de l’artiste. Après avoir traversé un couloir aux vitres jaunes et violettes, puis déposé nos sacs sur les patères en forme de mains de verre, nous sommes conduits dans un tunnel qui débouche sur un espace troglodyte semblable à l’environnement du pavillon vénitien, bien que le film n’y occupe plus la place d’honneur. Les lourds rideaux fermant l’alcôve où il se situe pourraient même le faire disparaître tout à fait. C’est bien le télescopage avec l’art brut qui donne tout son sel à l’installation, et précisément la collection de l’association L’Aracine, constituée dès 1982 et donnée au LaM en 1999. Toutefois, si Laure Prouvost voit dans l’œuvre du Facteur Cheval, postier autodidacte qui édifia une architecture fantastique dans son potager, la force du subconscient qui anime toute création, il convient de ne pas les confondre. D’un côté, des productions pensées hors des circuits artistiques, de l’autre, une artiste internationale qui revendique les sens plutôt que l’intellect et partage la pulsion des autodidactes – cette « magie » dont parlait Picasso au sujet des sculptures africaines observées au Trocadéro.

Laure Prouvost, From the Drawer, Holding as one stain glass, 2020. Vitrail, 60 x 80 cm. Photo : N.Dewitte / LaM. Courtesy de l’artiste ©ADAGP, Paris, 2020

Quelques jolies confrontations surgissent alors ici et là. Au fond d’une coursive de béton, tout contre la paroi ajourée, une trentaine de fragments d’ex-voto brésiliens accumulés sous une vidéo des mains de l’artiste dont la voix-off chuchote une incantation magique : « je prendrai soin de vous ». Au bout d’un autre appendice, Jules Leclercq, interné à l’hôpital psychiatrique d’Armentières, a tissé sa version de la Vénus au miroir de Vélasquez (1599-1600). En regard, un vitrail de l’artiste représentant un corps féminin enlacé par un poulpe, clin d’œil à l’estampe érotique d’Hokusai (1814), accompagne une série d’huiles sur papier où une paire de fesses expérimente différentes sensations de pénétration – animale, florale ou … électrique. Au sol, les sculptures momifiées de Judith Scott ou Pascal Tassini forment de mystérieuses excroissances organiques métamorphosées en objets sexuels par ces voluptueux rapprochements. Dans les éclats de soleil créés par le claustra de Manuelle Gautrand, un autel de déesse archaïque, comme prélevé du Palais Idéal, prend place parmi les visages barbus de granit ou de pierre volcanique façonnés par Antoine Rabany, ancien zouave et cultivateur auvergnat. En face, un totem de bois clair, mi-sage, mi-loup, de l’abbé Fouré, dit L’ermite de Rothéneuf, connu pour avoir sculpté une falaise près de Saint-Malo à la fin du XIXe siècle. Au détour d’un couloir, sous un escalier, les vestiges d’une table de magicien, quelques cartes et une théière marocaine ne semblent être là que pour indiquer deux beaux dessins au crayon de Lionel. Ce garçon interné au centre psychopédagogique de la Grange Batelière, à Paris, est connu grâce au thérapeute et écrivain Henry Bauchau qui l’incita à matérialiser ses peurs à partir de 1973. Discrètes, les compositions minutieuses aux roches et aux arbres immuables figurent des entrées de cavernes où se mettre à l’abri des démons. Si le monde un peu trop flottant de Laure Prouvost s’oppose au trait robuste de Lionel, ces deux-là partagent la promesse de rejoindre le sauvage et le merveilleux en plongeant très profondément dans le bleu de leur imagination. Je laisse le dernier à l’adolescent de 16 ans : « Dans les grottes, on va pour regarder le passé et pour retrouver comme quand on était enfant ».

Image en une : Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre, Pavillon français à la 58ème Biennale d’art de Venise, 2019. Fontaine. Photo : Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste, galerie Nathalie Obadia, Carlier Gebauer et Lisson Gallery. ©ADAGP, Paris, 2020


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