Gustav Metzger

par Patrice Joly

Remember Nature, Mamac, Nice, 11.02 – 14.05.2017

La nouvelle est tombée en plein milieu de l’exposition « Remember Nature » : elle sera la dernière que l’artiste londonien aura à connaître de son vivant. Gustav Metzger a disparu le 1er mars, pendant que l’exposition que lui consacre Hélène Guenin, la nouvelle directrice du Mamac, battait son plein. Il faut admettre que le choix d’un tel artiste pour inaugurer une programmation est plutôt audacieux car ce dernier n’est pas un artiste facile, ses pièces ne sont pas spécialement esthétisantes et son discours, sans concessions, l’a souvent relégué aux périphéries d’un monde de l’art qu’il a souvent inondé de ses critiques acides. Mais le choix de cet artiste radical remet en lumière une époque débordante de projets, de discussions et de perspectives, à la sortie de la seconde guerre mondiale où la scène artistique de la côte d’Azur rayonnait jusque sur les rives de la Tamise et de l’Atlantique Nord, croisant les préoccupations d’un Metzger et s’invitant aux premières loges d’un débat esthétique et éthique incontournable.

Gustav Metzger, Mobbile, 1970- 2005, boîte en Perspex, plante, dimensions variables. Vue de l’installation de la Fondation Generali, Vienne. Courtesy Fondation Generali. Photo : Pez Hejduk

À plusieurs points de vue, Metzger fut un artiste hors du commun et ses prises de positions le firent très tôt rentrer dans la catégorie des artistes subversifs. De fait, il ne s’est jamais trop caché de ses sympathies pour la mouvance anarchiste et l’on peut facilement retrouver dans son rapport au marché, par exemple, — qu’il détestait profondément et auquel il refusait de participer en ne s’étant jamais associé avec une galerie — une grande cohérence d’avec ses positions politiques. De manifestes en manifestations, de performances en prises de parole, Metzger n’a jamais vraiment dévié d’une trajectoire qui l’a poussé à expérimenter des actions (bien plus que des pièces statiques) qui ont toujours traduit une grande défiance à l’égard de l’establishment. Mais au-delà d’une féroce radicalité anti système, c’est certainement son côté précurseur dans un domaine peu exploré à l’époque — celui de l’écologie— qui en fait une figure particulièrement remarquable. Dès les années 70, il met en place des propositions d’une rare efficacité formelle et conceptuelle, tout en se différenciant des propositions d’un Hans Haacke à la même époque, fortement préoccupé lui aussi par l’écologie, ou encore d’un Joseph Beuys dont l’engagement le porte à adhérer au parti des Verts (Grünen) : « sentinelle sans dogmatisme » comme le qualifie Bénédicte Ramade1, Metzger opère dans un registre beaucoup plus discret et furtif que celui de ses condisciples, ce qui contribue à le singulariser encore un peu plus.

Vue de l’exposition «Gustav Metzger – Remember nature», Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice. Photos : Ville de Nice.

Gustav Metzger, A Project for Stockholm 1–15 June 1972, Phase 1 (Model), 1972/2015, voitures miniatures, Perspex, 136 x 136 cm. Photo: Wojciech Olech, courtesy CoCA Toruʼn

On reste cependant ébahi face à la justesse d’un propos artistique qui n’a rien perdu de son acuité, mélangeant de manière très pertinente symbolisme et activisme, théorie et praxis : il fut par ailleurs un grand producteur de manifestes dans lesquels il déroula ses arguments en faveur d’un art autodestructeur (quand bien même l’utilisation de la destruction pour lutter contre elle a pu poser problème2) et entièrement dédié à la mise en lumière de vérités dérangeantes (à l’instar de Mass Media: Today and Yesterday, régulièrement réactivée, pour laquelle des centaines de journaux sont accumulés au centre de l’exposition de manière à proposer aux visiteurs d’alimenter eux-mêmes des panneaux alignant les thématiques de la pollution, des catastrophes naturelles mais aussi des modes de vie contemporains). Ses travaux les plus connus fonctionnent de manière allégorique, ils ont la force d’hyperboles dont le sens et la forme impactent durablement les esprits : ses « arbres battus » (Flailing Trees) dont les cimes sont prises dans le béton, nous confrontent à l’artificialisation des sols et à la bétonisation endémique de la planète, nul besoin de discourir plus longuement tant le message est évident ; Project Stockholm, qui s’étoffera par la suite en un Earth Minus Environment, où une centaine de véhicules alignés déversent leur échappements toxiques à l’intérieur d’un immense chapiteau — dont seules les maquettes sont présentées dans les expositions, pour des raisons évidentes de mise en œuvre — est tout aussi lumineux en matière de signification : il nous renvoie à notre humanité pétrie de contradictions, à son tropisme dévastateur et à ses pulsions auto-destructrices. À une époque où le réchauffement climatique apparaît comme un phénomène anthropologique majeur, risquant de reléguer les difficultés budgétaires des nations à de négligeables problèmes de domesticité, les œuvres de Metzger, dans toute la simplicité de leur dispositif prophétique, agissent imparablement sur des consciences embuées par des schèmes apocalyptiques mais singulièrement dépourvus d’exemples pour illustrer de nécessaires discours de mise en garde : remember nature

Gustav Metzger, Auto-destructive Art. AA, Londres, 1965 © Archives Sohm, Staatsgalerie Stuttgart

L’exposition du Mamac, même si sa commissaire s’en défend, possède les allures d’une rétrospective : toutes les facettes de l’œuvre de l’artiste sont réunies et ses pièces les plus emblématiques re-présentées, de même qu’une importante partie dédiée aux archives permet de mieux saisir le choix de cet artiste pour « démarrer » une programmation dans la plus importante des institutions niçoises. En 1962, Metzger fut en effet invité à la Gallery One de Victor Musgrave, à Londres, dans le Festival des Misfits organisé par Daniel Spoerri et Robert Filliou, alors très impliqués dans la vie artistique niçoise — la galerie représentant par ailleurs Yves Klein, on imagine bien que toute cette petite équipe se fréquenta et échangea intensément au début des années 60… Par ailleurs, la dimension contestataire et subversive des travaux de Metzger trouve de nombreux échos dans les travaux d’un Arman (ses fameuses colères) ou d’une Niki de Saint Phalle (les tirs sur ses toiles), symptomatiques des lendemains de guerre qui affectent en profondeur leur pratique. À ce sentiment de révolte consécutive à la déflagration passée s’ajoute l’imminence de la destruction finale comme l’illustre le Study for an End of The World n° 2 que réalise Jean Tinguely dans le désert du Nevada : contemporain de ces artistes pour lesquels la catastrophe est éminemment présente, le travail de Metzger s’inscrit dans un environnement conceptuel proche. L’invitation qui lui a été faite par le Mamac trouve ici une nouvelle raison d’être historique et formelle, celle de mettre en lumière les liens qu’entretinrent les artistes de la côte d’Azur avec les scènes européenne et nord-américaine et leurs influences réciproques : les expositions précédentes de Metzger en France, comme celles de Rochechouart3 ou du MAC de Lyon4, bien qu’elles eurent le mérite de faire découvrir le travail relativement méconnu de l’artiste, ne mettaient pas en relief de manière aussi claire cette communauté de problématiques qui se développa à l’époque, de la Méditerranée jusque sur les berges de la Tamise et outre-Atlantique.

Performance ‘Festival of Misfits’, Gallery One, Londres: 23 oct – 8 nov 1962 © 2017 The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

1 Bénédicte Ramade, « Un air assassin » in catalogue de l’exposition « Remember Nature », Silvana Editoriale, p. 34.

2 « Tout comme la destruction en art est perverse, laide et antisociale », Hélène Guenin citant le Guardian du 9 septembre 1966 dans « Damaged Nature » in catalogue de l’exposition « Remember Nature », op. cit., p. 17.

3 https://www.zerodeux.fr/reviews/gustav-metzger-au-musee-de-rochechouart/

4 « Supportive 1966-2011 », 15 février-14 avril 2013, Musée d’Art Contemporain de Lyon.

Vue de l’exposition «Gustav Metzger – Remember nature», Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice. Photos : Ville de Nice.

(Image en une : Gustav Metzger, Mirror trees, 2010, Haus der Kunst, Munich. Photo: Marino Solokov © Haus der Kunst, Munich)


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