Eva Barto

par Laure Jaumouillé

Weak Tongue

Le Plateau, Frac Île-de-France

19.05 – 24.07.2022

Depuis le 19 mai 2022, Eva Barto présente au Plateau une exposition intitulée « Weak Tongue » qui s’apparente, selon elle, à une « machine » où chaque élément est le rouage d’un système plus global. Elle y aborde des thèmes liés à la propriété privée, à l’échange et aux tractations, qu’elle associe, notamment, à des systèmes de création. Elle y fait écho à des jeux de pouvoirs mais aussi à des enjeux de propriété ; à savoir, des intérêts économiques, ou encore politiques. Eva Barto souligne les échanges au sens large qui en résultent. Dans un premier temps, elle mène une recherche sur les lobbyistes, sur leur langage et leurs méthodes. En contraste avec le caractère ostentatoire qu’on leur prête, elle introduit l’omission et l’occlusion en abordant, notamment, la manière dont certaines entreprises redorent leur image de manière artificielle. Le mécénat tient un rôle important dans sa pratique. Elle intègre dans son installation le Plateau lui-même et le contrat qu’on lui y propose pour investir l’espace, autrement dit : les termes de l’échange entre elle et le Frac. Sa première entreprise consiste à dépouiller entièrement l’espace du centre d’art, en y installant des cimaises d’un ton blanc uniforme en placoplâtre. Elle occulte en outre les baies vitrées, afin de « neutraliser » l’espace. Dotées d’une dimension labyrinthique, les salles apparaissent, selon les mots de l’artiste, comme autant d’« Occurrences ». On remarque que certaines œuvres annoncées sur le journal de l’exposition sont absentes.

Posé sur le bureau de l’accueil, un couteau plié et scellé porte le titre A Night as a Gift, mais aussi Compensation Claimed. On se souvient alors de certaines superstitions liées au don d’un couteau : une pièce est offerte en retour du legs afin de maintenir une relation d’échange. L’artiste démontre ici que les dons sont toujours des tractations. Réalisé à Saint-Nazaire, ce fameux outil est fait de bois de Morta, un matériau fossilisé très rare. C’est un artisan qui intervient alors pour sa fabrication.

Le visiteur découvre à l’entrée de la première salle une barre dénommée Les méthodes non revendiquées. Il s’agit d’un dispositif antivol tel que celui mis en place à la porte du port-franc de Genève. L’œuvre fait écho aux lieux de stockage, qu’on trouve en nombre en Suisse. Tordant les règles financières, les tractations genevoises sont légales mais jouent de la même manière avec les articles de loi ; elles permettent notamment d’éviter les frais de douane. Constituant une législation singulière, cette œuvre annonce le propos de l’exposition.

Eva Barto, Maecenas, Objet de négociation
1/11, 2021

La suite du parcours entraîne vers un film de onze minutes tournant en boucle et intitulé La Méthode Mithridate. Des bribes de phrases en sous-titrage permettent de lire certains propos : « tu finances en silence », « tu omets de parler de ceux qui veulent ta peau », « jamais d’excès de prudence » … Le protagoniste du film avale un cachet – s’agit-il d’un poison ? Certains chercheurs comparent la corruption à du venin, qui nous atteint personnellement dans notre corps et notre identité. L’artiste évoque le roi Mithridate qui, pour éviter de se faire intoxiquer, avalait une toute petite dose de poison tous les jours pour habituer son corps à la substance.

Des petites boîtes en plexiglas posées au sol évoquent les expositions passées d’Eva Barto, mettant en forme une mémoire de ses recherches. À proximité, Le Leurre et l’Obstruction consiste en une roue de caoutchouc qui tourne en boucle lorsqu’on la manipule : elle incarne l’alternance entre apparition et disparition. On observe plus loin un petit morceau du placard à poisons de Catherine de Médicis. Intitulée Corruption grise, l’œuvre est issue d’une très grande salle du château de Blois. Tandis que l’on découvre une armoire à parfums, une pédale cachée dans une plante permet de retourner le placard et de présenter les poisons qu’elle renferme par ailleurs. On sait que Catherine de Médicis était une grande mécène ; on ignore cependant qu’elle était aussi une très grande empoisonneuse. Cette armoire incarne ainsi le contraste entre « tuer » et « faire vivre » les artistes. De manière plus générale, les objets présentés dans l’exposition relèvent du « pharmakon », ces substances tout à la fois remèdes et poisons.   

Incrustée dans l’une des cimaises, dépasse une Clef de Berlin dotée de deux pannetons – Buno Latour y consacre un texte conséquent[1]. Il s’agit là d’une véritable réplique d’un système de sécurisation coercitif. Inventée au cours de la Première Guerre mondiale puis développée durant la Seconde, elle était utilisée sur les portails d’immeubles collectifs berlinois pour clôturer l’espace de l’extérieur. On y voit un système de sécurisation qui permet un contrôle de la société. Eva Barto fait appel à un serrurier pour reproduire cette clef ; ce dernier lui explique son secret. Pourtant, l’artiste cherche à maintenir une part de mystère et ne nous dit pas tout. Une sorte de bruissement semblerait être issu du film. En réalité, des enceintes cachées dans les cimaises diffusent en continu le son d’une chaîne américaine intitulée « Law & Crime Network ». Celle-ci retranscrit en direct des procès ayant lieu aux États-Unis. Il s’agit pour l’artiste d’introduire une forme de réalité dans un espace rempli d’imaginaire.

Tandis qu’elle fait écho à des systèmes de croyances, l’artiste nous plonge dans un état de suspicion ; ce faisant, elle instaure un doute permanent, un véritable « régime de suspicion ». Le journal de l’exposition est accompagné d’un insert en italien ; ce dernier fait référence à la prochaine exposition d’Eva Barto, qui aura lieu au MACRO de Rome une fois celle-ci terminée. Les deux projets dialoguent entre eux et interagissent selon un système de vases communicants. Avec Maecenas, l’artiste s’adresse à des mécènes qui lui permettent de réaliser deux fresques destinées à orner leur intérieur. Après dix jours passés, elle décolle violemment ces fresques des murs qui les accueillent. Par la suite, l’artiste les roule et les insère dans des cavités creusées dans les cimaises du Frac. Le premier mécène n’est autre que la Fondation Ricard ; le deuxième, privé, exige en retour d’introduire une œuvre de Jiri Kovanda dans l’exposition du MACRO. L’artiste démontre ainsi que le mécénat induit toujours une contrepartie, un échange, et qu’un contexte juridique relie toujours deux acteurs.

Plus loin, on observe un petit briquet intitulé Reste à les faire taire ; ce dernier évoque la destruction de documents compromettants. Au rythme d’un tour par minute, une petite horloge absurde fonctionne jusqu’à la date de péremption de l’exposition. Tandis que certaines œuvres sont cachées à la vue, on retrouve dans le film la clé, le meuble de l’entrée, la roue et le briquet. La fin du parcours est occultée par une barre similaire à celle de l’entrée ; au travers de la vitre, on observe les informations pratiques de l’exposition mais aussi les logos des financeurs. Saisi d’un sentiment d’oppression, le visiteur doit faire demi-tour afin de regagner l’entrée-sortie. Selon les mots de Bruno Latour, « nul n’a jamais vu de collectif qui ne soit, au moment même où on le considère, tracé par la circulation de biens, de gestes, de paroles, nul n’a jamais considéré de techniques qui ne soient saisies, partagées, reprises, échangées à travers un collectif – par-là défini[2] ». Chez l’artiste, chaque objet est un levier de négociation qui permet de tirer les ficelles de la légalité. En abordant le droit à l’image, les brevets et les opérations de tractation, Eva Barto met en œuvre une véritable allégorie de l’échange.  


[1] Latour Bruno, La clef de Berlin et autres leçons d’un amateur de sciences, Éditions La Découverte, 1993

[2] Latour Bruno, Ibid., p.33.

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Image en une : Patrice L’Écuyer dans « Les détecteurs de mensonges » 1990-2021, Radio Canada (détail). Photo : Jean-Pierre Karsenty


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