Cf à la Galerie Art & Essai de Rennes

par Aude Launay

Cf

par Aude Launay

Dans Le supplice de l’eau, dernier roman paru en français de Percival Everett1, un homme déploie un arsenal de miroirs autour de celui qu’il torture pour démultiplier son image tout en l’isolant dans un monde uniquement composé d’images de son corps torturé. L’image à profusion comme punition, une image permanente, inclassifiable, cruelle et se targuant pourtant d’être irréelle. Parce qu’un simple reflet n’est pas la vérité.

The Infinite Library  Book #1, 2008  Livre, reliure cuir  Courtesy des artistes

The Infinite Library Book #1, 2008 Livre, reliure cuir Courtesy des artistes

Ainsi toute lecture, d’image comme de texte, serait une forme de classement qui impliquerait « les capacités créatrices des lecteurs »2. Et quand le classement est impossible, il en va de même pour la lecture. Nous percevons le monde de manière fragmentaire, « nous percevons un ensemble de stimuli, et dans cette perception indistincte, chacun choisit ceux qui lui sont nécessaires pour la construction du récit qui donne sens à son monde. (…)Dans tout roman, le lecteur construit son récit comme il regarde une photographie, choisissant tel ou tel angle ou détail. »3

L’exposition Cf. se présente comme une exploration des protocoles de lecture mis en œuvre par les artistes que François Aubart a réunis pour l’occasion. En un display sobre, formellement inspiré des pratiques de l’art conceptuel, les œuvres se répartissent dans l’espace à la manière de documents : affiches au mur, encadrées et posées sur des trétaux, photocopies punaisées, pages de livres scotchées sur des panneaux de bois, livres ouverts mais protégés par des vitrines… Tout est parfaitemant bien ordonné, chaque choses semblant à sa juste place, mais justement, cette place existe-t-elle réellement?

Classer pour mieux appréhender, pour tenter de comprendre, et donc de déchiffrer…

Åbäke, Le Chiffre à la lettre : Agathe Jeanneau, Galerie Art & Essai, Rennes 6 janvier 2010, 2009  Sérigraphie 80 x 125 cm, tirage jet d’encre 21 x 29,7 cm, édition de 10 + 3 EA/100.  Courtesy des artistes, Khastoo Gallery, Los Angeles et Motive Gallery, Amsterdam.

Åbäke, Le Chiffre à la lettre : Agathe Jeanneau, Galerie Art & Essai, Rennes 6 janvier 2010, 2009 Sérigraphie 80 x 125 cm, tirage jet d’encre 21 x 29,7 cm, édition de 10 + 3 EA/100. Courtesy des artistes, Khastoo Gallery, Los Angeles et Motive Gallery, Amsterdam.

Mais l’on peut aussi classer pour mieux perdre quiconque tentera une intrusion dans notre base de données, dans notre récit soi-disant ordonné, il en est ainsi des romans policiers, des agents doubles mais aussi et surtout de presque de chaque information aujourd’hui. The Infinite Library, le projet deDaniel Gustav Cramer et Haris Epaminonda, est peut-être formellement l’un des plus intéressants de cette exposition. Procédant d’un principe d’archivage mêlé d’un soupçon de falsification, les pièces composant cette bibliothèque infinie sont des collections de pages de livres existants reliées à nouveau sous forme de livres. Ni fac-similés, ni livres d’origine, ils sont pourtant les originaux d’une mémoire documentant les livres d’origine en question. À première vue, on distingue difficilement le statut étrange de ces ouvrages, tant la composition du ré-assemblage est soignée. Les collections d’images de la documentation céline duval, ici présentées sous forme d’un tirage photo au format d’une affiche – toutes les images noir et blanc représentant des personnes en train de lire – et d’un diaporama numérique – une succession de photos de bords de mer qui fait monter puis descendre l’horizon au son de la marée, alternant couleur et noir et blanc, personnages souriants figés dans leurs souvenirs d’été et ciels empourprés – ainsi que celle réalisée par Pierre-Olivier Arnaud, reprenant des plans d’expositions visitées archivés depuis 1985 et rephotocopiés à neuf tous en A4 noir et blanc, alignés au mur en un bloc d’informations géographiques surannées et par-là contradictoires, révèlent toutes, par leur caractère un peu vain de souvenirs, l’impuissance de la nostalgie et l’angoisse de l’inutilité provoquée par une telle sérialité. « L’archive thématique a un effet anonymisant : la litanie des images, qui a pour effet principal de les rendre interchangeables signale en premier lieu la banalité de chacune d’entre elles. » 4 À l’inverse, la pièce de Mark Geffriaud, composée de doubles panneaux de bois

Mark Geffriaud, Herbier, 2009  Panneaux de bois, pages de livres, projecteurs de diapositives  Courtesy gb agency, Paris

Mark Geffriaud, Herbier, 2009 Panneaux de bois, pages de livres, projecteurs de diapositives Courtesy gb agency, Paris

figurant comme des livres ouverts mais aux dimensions d’objets cloisonnant l’espace, réinvestit l’image d’un caractère d’unicité. Support de pages découpées dans des dictionnaires encyclopédiques, ouvrages historiques et scientifiques, qui y sont ensuite punaisées ou agraphées, ces structures permettent avant tout une multiplication des points de vue sur les images présentées, puisque l’on peut tourner autour, en observer toutes les faces, mais aussi une démultiplication de ces points de vue, en ce qu’elles présentent par moments une réunion du recto et du verso des feuillets en une vision panoptique inédite. Percées de formes rectangulaires sur lesquelles les pages ont été accrochées et dissimulant derrière elles des projecteurs à diapositives, elles nous offrent une succession de vues différentes sur les images. À la lecture « classique » des feuilles affichées succède parfois un temps furtif qui rend possible la fusion des deux faces du papier imprimé, faisant se superposer les contenus en un document totalement nouveau, une troisième image comme un troisième type fantomatique. L’arrière plan construit l’appréhension du premier plan, et inversement, dans une sortie de la linéarité inhérente au récit qui semblait présenté. « D’ailleurs il n’y a pas d’histoire » dit l’un d’eux. Les histoires que l’on se raconte à soi-même sont-elles les plus logiques ? Reflets de nos propres modalités de classement des informations, de nos dérivations personnelles et de nos associations d’idées privées, les images mémorielles que nous nous construisons révèlent la polysémie et la richesse des jeux de glissement de sens propres aux schèmes de pensée de chaque individu. Dans Le Chiffre à la lettre, Aurélien Froment fait appel à un illusionniste pour nous démontrer la puissance des outils de mémoire face à la rationalisation toute puissante. « On peut mémoriser des choses mais on ne peut pas se forcer à oublier, il suffit donc de ne plus y penser et ça s’efface naturellement. »5 La lecture se fait subjective, appropriation du texte ou de l’image par des chemins presque magiques. « Au bout du compte, toute organisation est arbitraire. » 6

1 Percival Everett, Le supplice de l’eau, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, 2009, Actes Sud.

2 Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, 1998, J’ai lu, p.137.

3 Percival Everett dans un entretien paru dans l’Humanité daté du 19 novembre 2009.

4 Garance Chabert et Aurélien Mole, »Artistes iconographes », in Art21, n°25, hiver 2009-10, p.21.

5 Benoît Rosemeont dans le monologue Le Chiffre à la lettre utilisé par Aurélien Froment.

6 Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit, 2006, Actes Sud, p.50

Cf. avec : Pierre-Olivier Arnaud, documentation céline duval, Aurélien Froment, Mark Geffriaud, The Infinite Library. Commissariat : François Aubart. Galerie Art & Essai, Rennes, du 6 janvier au 12 février 2010.


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