Anne Imhof

par Laure Jaumouillé

Natures Mortes

Palais de Tokyo, Paris, 22.05-24.10.2021

Avec Natures Mortes, Anne Imhof nous livre une exposition grinçante dont l’atmosphère est similaire à celle d’un film de Michael Haneke. Tout commence par un tunnel translucide composé de plaques de verre issues de bureaux désaffectés découverts à Turin. Sur la droite, un chien effectue une course effrénée (Elaine Sturtevant, Finite Infinite, 2010). On notera au passage que le titre « Natures mortes » est inspiré par une composition de Francis Picabia : Natures Mortes ; Portrait de Cézanne, Portrait de Renoir, Portrait de Rembrandt (1920) constituée d’un jouet en forme de singe apposé à une huile sur carton, et reproduite dans la revue dadaïste Cannibale (Paris, n°1, 25 avril 1920). Revenons aux plaques de verre qui constituent Passage (2021) : celles-ci sont fixées les unes aux autres et plantées dans le sol au moyen de dispositifs dénommés « IPN », à savoir, des éléments porteurs que l’on peut utiliser à toutes les étapes de la construction, la réhabilitation ou de la rénovation d’un bâtiment. Ces dispositifs métalliques standardisés ont été inventées par le Bauhaus. En outre, l’ensemble fait écho à l’inauguration, au début du 19ème siècle d’une nouvelle architecture de verre et de fer. On peut aussi y voir une allusion à La Société de la Transparence de Byung-Chul Han (2012) : au travers (notamment) des réseaux sociaux, la transparence inonde nos vies, jusqu’à nous faire devenir, à l’image de la pornographie, incapables d’expérimenter l’ambiguïté et l’ambivalence.

ANNE IMHOF, ROOM III (2021), Acier, verre ; 235,5 × 220 × 310 cm. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz et Sprüth Magers. Crédit photo : Andrea Rossetti

Cette même transparence habite le Pavillon allemand de la Biennale de Venise (2017), une installation pour laquelle l’artiste reçoit alors le Lion d’or. Ces panneaux de verre provenant de bureaux turinois évoquent les ruines du capitalisme et l’idée selon laquelle nous courons à notre perte. Enfin, ce fameux « passage » de verre fait écho aux passages parisiens tels que décrits par Walter Benjamin dans Paris, capitale du XIXème siècle : le livre des passages (1939). L’auteur y décrit le comportement de l’homme moderne qui voit son reflet dans les vitrines des boutiques. Il s’agit littéralement d’un espace de « transition » : l’entre-deux par excellence, ni dedans ni dehors, ni public ni privé. Il relève en outre d’une dimension fondamentale dans l’œuvre de Imhof. Sur le mur de gauche, on découvre deux toiles de l’artiste, Sunset, 030 (2019), habitées d’une ambivalence entre aurore et crépuscule (observons ici la résurgence de l’entre-deux). Dans les profondeurs de l’espace, une musique composée par Eliza Douglas se laisse entendre, chorégraphiée grâce à des enceintes qui circulent attachées à un rail. A l’entrée de l’espace, une œuvre de Cady Noland s’offre à nous : Tanya as a Bandit (1989). Le spectateur y observe une image de Patricia Hearst, jeune femme héritière d’un empire médiatique américain. Enlevée par un groupe de révolutionnaires, elle finit par rejoindre les idéaux de ses ravisseurs. Le choix et l’emplacement de cette œuvre posent question : s’agirait-il d’un postulat d’Anne Imhof à l’encontre du système capitaliste ?

L’artiste use d’un langage cru et brutal ; elle témoigne en outre d’un certain pessimisme et d’une mélancolie latente. Imhof fait preuve de la même rationalité que celle du Bauhaus ainsi qu’une pureté dans la forme et dans le geste apparentée au même mouvement artistique et architectural. En montant les escaliers on accède à une fenêtre qui offre un panorama exceptionnel sur l’architecture du lieu et sur l’installation dans son ensemble. En référence directe au Balcon de Manet (1868), Anne Imhof rend hommage au pionnier de la modernité dans le champ pictural. Présenté au Salon des Refusés, Manet n’a jamais réussi à obtenir l’accord de l’Académie royale de peinture et de sculpture afin d’exposer au « Salon ». Face à son œuvre, les critiques sont acerbes : « Fermez les volets ! » ironise le caricaturiste Cham, tandis qu’un critique reproche à Manet de faire « de la concurrence aux peintres en bâtiment ». A l’étage inférieur, le visiteur se trouve confronté à deux plongeoirs (Dive Board (I) et Dive Board (II),2021) ainsi qu’à une piste sonore composée par Anne Imhof et Eliza Douglas, sa muse et compagne1. À proximité, on découvre Track (2021), à savoir une double rampe d’athlétisme dont la largeur et la hauteur diminuent progressivement, empêchant littéralement l’usage de l’objet. Le titre qui signifie « circuit » évoque le parcours du visiteur, investi d’un sentiment d’oppression de plus en plus intense. Plus loin, une vidéo présente Eliza Douglas fouettant la mer avec ses cheveux, geste absurde et répété à l’infini. Là encore, le caractère inepte de l’action provoque chez le spectateur une inquiétude chronique. Un punching-ball issu de la Pinault Collection laisse perplexe…

Vue de l’exposition « Carte blanche à Anne Imhof, Natures Mortes », Palais de Tokyo, (22.05.2021 – 24.10.2021). Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz et Sprüth Magers. Crédit photo : Aurélien Mole

Plus loin, on découvre une série de dessins préparatoires de Théodore Géricault parmi lesquels Le Naufrage de la Méduse (1820). Au travers de ces dessins, Anne Imhof rend hommage au grand artiste rouennais, évoquant par la même occasion une fin tragique ou encore un « naufrage » de la société contemporaine. Présentée dans l’exposition, la pratique picturale d’Anne Imhof évoque une déflagration atomique, un condensé de temporalité qui fait écho à une apocalypse nucléaire. Avec la vidéo Deathwish (2021), Anne Imhof signe une valse solitaire dont la protagoniste n’est autre qu’Eliza Douglas. Devant un parterre de lys jaunes, celle-ci exécute une dernière danse entre lumière et enfouissement dans la pénombre. Au travers de cette chorégraphie énigmatique apparaît une « vie silencieuse » (« nature morte » en anglais). C’est dans les bas-fonds du Palais de Tokyo que se composent les natures mortes d’Anne Imhof. On y retrouve le spleen baudelairien, le romantisme noir de Goya et de Géricault, un monde de spectres et de pratiques occultes. L’artiste fait référence à La Nuit de l’Enfer (Une saison en enfer, 1873) de Rimbaud.

Dans la vidéo Phat Free (1995-2000), David Hammons se promène dans les rues de New York le soir, donnant des coups de pieds dans un sceau (une expression anglo-saxonne qui signifie « casser sa pipe »). Le titre de l’œuvre « Phat » évoque l’expression d’argot afro-américain « Pretty Hot and Thick », à savoir « cool » et « sexy ». Enfin « fat free » fait référence à l’industrie publicitaire américaine. En choisissant cette œuvre, Anne Imhof associe Éros et Thanatos tout en évoquant les clichés et stéréotypes de la culture afro-américaine. Avec Dreams Money Can Buy / Duchamp, Nu descendant un escalier (1967), Elaine Sturtevant se met en scène pour reproduire à sa manière le Nu descendant l’escalier de Duchamp (1912). Pourtant, il s’agit d’une reprise de Nu descendant « un » escalier n°2, à savoir la reproduction de l’œuvre par Duchamp réalisée vers 1920. L’artiste effectue ainsi une double répétition d’un même motif. La vidéo est entrecoupée d’images apparentées aux Rotoreliefs de Duchamp (1935), à savoir l’une des premières œuvres cinétiques de l’histoire de l’art. En présentant cette œuvre de Sturtevant, l’artiste célèbre l’inventeur du readymade qui habite sa propre pratique. Anne Imhof présente aussi une œuvre de l’algérien Mohamed Bourouissa intitulée The Ride (2017). A la manière d’un travelling cinématographique, l’œuvre est constituée d’une succession de plaques de carrosserie et d’images urbaines effectuées par l’artiste. L’intention de Mohamed Bourouissa est de présenter une réalité sociale contemporaine qui déjoue le rêve américain aujourd’hui en perdition. Avec Axial Age (2005-2007) de Sigmar Polke, Anne Imhof choisit à nouveau des œuvres de la Pinault Collection. Les sept tableaux ici présentés font écho à « l’âge axial » tel que théorisé par Karl Jaspers dans L’origine et le sens de l’histoire, publié en 1949. L’auteur évoque notre « vocation » au sein de l’histoire, celle de devenir réellement « humains ». Si l’histoire a un sens, c’est celui de donner lieu à l’émergence de notre « humanité ». Une œuvre de Wolfgang Tillmans intitulée (Sternenhimmel, 19952) fait écho à l’ouvrage de Walter Benjamin Origine du drame baroque allemand (1928). La notion de « constellation », qui en son sens premier désigne un groupe d’étoiles voisines sur la sphère céleste est utilisée par Walter Benjamin pour désigner la formation du corps social. Observons que cette problématique est sous-jacente à l’ensemble de l’œuvre d’Anne Imhof.

Anne Imhof, Street (2021) Acier, verre. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz et Sprüth Magers. Crédit photo : Aurélien Mole

Avec Maze (2021), Anne Imhof invite le visiteur à se perdre dans un immense labyrinthe de parois de verre recyclé, provoquant une démultiplication des points de vue. Plus loin, Street (2021) consiste en une plaque de verre taguée. A l’image de Angst (qui signifie « angoisse » en allemand), un cycle en trois actes présenté par l’artiste en 20163, le promeneur se sent envahi d’un effroi certain. Au sein de l’exposition, Anne Imhof présente une œuvre singulière de Rosemarie Trockel, Shutter 2 (2010). Celle-ci témoigne de l’association de la haute peinture moderniste avec des matériaux issus de l’artisanat (céramique). Le visiteur y observe des formes en lambeaux recouverts d’un vernis rouge sang. Un paquet de viande crue serait à l’origine du moulage de l’œuvre, celle-ci évoquant une violence éclatante. En écho à Shutter 2, La Corazza Di Michelangelo (1963) de Paul Thek apparaît comme une « sculpture de viande ». Appartenant à la série des « Reliquaires technologiques », l’œuvre est présentée dans une boîte en plexiglas. En 1964, lors de sa présentation à la Stable Gallery, elle est alors perçue dans la mouvance de l’art minimal qui se développe à la même époque, exhibant de surcroit une violence subversive. La violence sert de prélude au malaise avec l’œuvre de Mike Kelly Ahh…Youth! (1991-2008) qui traduit le mal-être de l’adolescence. Par une tache picturale sublime et sanguinaire, Cy Twombly retranscrit le deuil d’Achille devant le corps de Patrocle, tué par Hector lors de la guerre de Troie. Anne Imhof investit le Palais de Tokyo au travers d’une âpreté brutale et crue. La finesse de son « memento mori », un crâne en or posé au sol (Untitled (Imagine), 2019), rencontre l’acidité d’une vision profondément neurasthénique du monde. Serait-ce celle de la « Barbarie qui vient » telle qu’annoncée par Isabelle Stengers4 ? Le fait est qu’on n’en sort pas indemne.


  1. Silver ; Black Metal Mermaid ; The Corner of the Sky; Lucifer’s Lullaby, Trabende Trabanten (Anne’s poem); Tiny Vixen ; Divide the Water (whipping waves soundtrack); Ocean sound
  2. Imprimée en 2001. Le titre « Sternenhimmel » signifie en français « ciel étoilé ».
  3. Angst I est montré en juin 2016 à la Kunsthalle de Bâle, Angst II en septembre 2016 à la Hamburger Bahnhof de Berlin, et le dernier volet, Angst lll, est dévoilé le 19 octobre 2016 lors de la Biennale de Montréal.
  4. STENGERS Isabelle, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009

Image en une : A droite : Anne Imhof, Untitled (Nature Mortes) (2021) Huile sur toile ; Sept panneaux, 250 × 175 cm (chacun). Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz et Sprüth Magers / A gauche : Anne Imhof, Passage (2021) Verre, acier, bois, acrylique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz et Sprüth Magers. Photo credit : Andrea Rossetti


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