Adrien Missika, Demain amélioration

par Raphael Brunel

Bugada & Cargnel, Paris, 10.09_12.10.2016

Comme un certain nombre d’artistes de sa génération, Adrien Missika traverse le monde à la découverte de paysages, phénomènes naturels, situations géopolitiques et projets architecturaux singuliers, plus ou moins lointains, oubliés ou isolés, véritables objets de fascination donnant lieu à la production de vidéo, photographies, actions situées ou sculptures. On croise ainsi dans son œuvre un projet abandonné d’Oscar Niemeyer au Liban, un cratère dans le désert du Turkménistan dont s’échappe en continu depuis plus de 40 ans du gaz en combustion, des jardins d’hiver inspirés par le paysagiste brésilien Roberto Burle Marx, des palmiers vieillissants témoignant de l’âge d’or d’Hollywood ou un arbre mort sur une plage hawaïenne. À travers ces voyages et les hasards parfois heureux qu’ils occasionnent, l’artiste réinvestit des notions aussi ambiguës que celles de lointain et d’exotisme tout en veillant à se concentrer sur des formes d’entropie.

À la figure du touriste professionnel auquel il s’est parfois comparé, au risque de passer pour un consommateur de sites exceptionnels, les œuvres récentes qu’il présente dans l’exposition Demain amélioration à la galerie Bugada & Cargnel imposent une approche résolument tournée vers l’exploration. Avec son titre positiviste aux allures de bulletin météo, l’exposition se veut prospective, l’occasion d’une projection poétique dans un futur qui semble tout entier à réinventer et où technologies et éléments naturels, échelles minérale et intersidérale convergeraient dans un espace-temps commun. Adrien Missika y propose un ensemble d’œuvres qui apparaissent comme autant d’instruments ou d’outils censés faciliter ces explorations à venir et permettre de s’y orienter.

Adrien Missika, Where to Go - Gliese Pantelleria, 2016. acier inoxydable, pierres volcaniques, peinture. 128 x 101 x 7,5 cm. Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Adrien Missika, Where to Go – Gliese Pantelleria, 2016.
acier inoxydable, pierres volcaniques, peinture. 128 x 101 x 7,5 cm. Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Ainsi, Planet Nursery accueille, au sein d’un réseau vertical de tiges de bambou et de tubes de plexiglas recouverts de dessins inspirés du Livre des morts maya, des trovanţi, concrétions rocheuses notamment présentes en Roumanie qui, si l’on en croit les histoires qu’on peut lire sur Internet, auraient la faculté de grossir, de se multiplier et de se mouvoir de manière autonome, sorte de chaînon manquant entre le minéral et le végétal. À partir de ces légendes, Missika invente une machine zen dans laquelle la circulation de l’eau et du sable permettrait de faire croître ces étranges pierres jusqu’à constituer des planètes suffisamment grandes pour servir de refuge à l’humanité. Afin d’aider l’explorateur nouveau à trouver son chemin dans l’inconnu, il conçoit un ensemble de boussoles artisanales (Navitech) en faisant flotter dans l’eau une aiguille magnétisée posée sur une feuille, ainsi qu’un cadran solaire (Sundial) constitué par la greffe d’une épine de cactus sur le nœud d’une tige de bambou, l’angle de ce gnomon végétal correspondant à la latitude du lieu où l’œuvre est exposée (48 degrés nord en l’occurrence pour Paris).

Adrien Missika, Sundial 2016. Epine de cactus, bambou, peinture. 14 x 22 cm. Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Adrien Missika, Sundial 2016.
Epine de cactus, bambou, peinture. 14 x 22 cm. Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Le panorama de la spéculation à laquelle se livre l’artiste ne serait pas complet sans une approche cartographique : les sculptures murales de la série Where to Go, qui ne sont pas sans trouver un écho avec les Carte mémoire de Julien Discrit, s’inspirent des cartes nautiques polynésiennes et micronésiennes sur lesquelles les îles sont symbolisées par des coquillages, non plus pour représenter la mer mais l’univers. Il travaille en effet ici à partir de données collectées par le télescope Kepler dont la mission est de localiser et d’étudier les exoplanètes susceptibles d’accueillir la vie humaine. Ces corps célestes sont ainsi représentés par des fragments de lave ou de coquillages tandis que leurs orbites sont reproduites à l’aide de tiges d’acier. Enfin, Biosphère 5 prend la forme d’un écosystème portatif monté en sac à dos, qui abrite une Sellaginella Lepidophylla, une plante du désert mexicain ayant besoin de très peu d’eau, en référence au film Silent Running de Douglas Trumbull dans lequel une forêt encapsulée dans un dôme géodésique géant est envoyée dans l’espace à cause de la pollution sur Terre. missik

Adrien Missika, Planet Nursery, 2016. Plexiglas, bambou, fibre de verre, epoxy, sable, concrétions, eau, pompe, PVC, MDF, peinture. 121 x 85 x 70 cm. Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Adrien Missika, Planet Nursery, 2016.
Plexiglas, bambou, fibre de verre, epoxy, sable, concrétions, eau, pompe, PVC, MDF, peinture. 121 x 85 x 70 cm. Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Prenant le pouls d’une époque où les rapports entre nature et culture, humains et non-humains sont complétement réévalués par l’anthropologie et la philosophie, Missika propose avec ses biotopes nomades et ses modèles autonomes une approche dynamique du végétal et du minéral à même de renouer et de prolonger de manière poétique des formes d’orientation et de navigation ancestrales, dans la perspective cette fois non plus seulement d’élargir son horizon ou ses jeux d’influence mais bien d’une réadaptation à un environnement nouveau. Demain, reste donc peut-être plus que jamais un horizon certes assombri, mais riche de possibilités – pour peu que les instruments imaginés par Missika ne deviennent pas les marqueurs d’une nouvelle forme de conquête coloniale.

Adrien Missika, Navitech, 2016. (Détail). Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

Adrien Missika, Navitech, 2016.
(Détail). Courtesy Bugada & Cargnel. Photo : Martin Argyroglo

 

 


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