Mary Sibande

par Anysia Troin-Guis

I Came Apart at the Seams, Somerset House, Londres, 3.10.2019 – 5.01.2020

À l’heure d’un débat interdisciplinaire sur les enjeux d’une pensée décoloniale, sur une remise en cause d’un racisme systémique des milieux de l’art aux sciences humaines, la Somerset House propose la première exposition personnelle en Grande-Bretagne de l’artiste sud-africaine Mary Sibande. En partenariat avec l’édition 2019 du salon 1-54 Contemporary African Art Fair, I Came Apart at the Seams retrace une dizaine d’années d’un travail sous différents médiums, organisé selon trois séries : « Long live the dead queen » (2008-2013), « The Purple shall govern » (2013-2017) et « In the midst of chaos there is also opportunity » (2017-).  

L’exposition croise sculptures et photographies : des mannequins aux traits de Mary Sibande sont installés dans les quelques salles de l’exposition et sont mis en perspective avec des images dans lesquelles ils sont mis en scène. L’alter-ego de l’artiste se nomme Sophie et incarne les domestiques de la famille de Mary Sibande, que les maîtres blancs appelaient par ce prénom à défaut de pouvoir (vouloir ?) prononcer son nom originel. Différentes postures sont ainsi photographiées, où les costumes mêlent — principalement le vêtement traditionnel de la domestique avec la robe victorienne du colon. Comme Zanele Muholi qui performe une image où elle se représente selon diverses apparences à travers une visée militante et dans la volonté de déconstruire les stéréotypes et de dénoncer les clichés accolés aux femmes noires et à la communauté LGBTI, Mary Sibande interroge les identités féminines dans une Afrique du Sud post-coloniale et post-apartheid. L’exposition se fait l’écho d’un travail critique de l’histoire et de la mémoire pour lequel l’artiste tisse (littéralement) des liens entre récit collectif, fictions et mises en scène de soi. C’est à travers les costumes que sont alors véhiculées les métamorphoses de Sophie, dans un processus de refus d’une aliénation.

Mary Sibande, I Put A Spell On Me, 2009. ©Mary Sibande

L’artiste met au centre de son approche un travail important sur les couleurs vives et le parcours est jalonné par le bleu, le violet et le rouge. Comme tous les éléments de l’exposition, ces couleurs constituent des symboles de l’histoire même de l’Afrique du Sud. En effet, « Long live the dead queen » informe la première étape de la transformation de Sophie au moment de la mise en place de l’apartheid et l’habit bleu de la servante porté par les femmes de la famille de l’artiste devient la matière pour un affranchissement rendu possible par un basculement dans l’imaginaire, annoncé par les yeux clos de la protagoniste. La rêverie organise tour à tour de multiples métamorphoses et Sophie occupe les différents rôles refusés à sa mère ou à sa grand-mère, auxquelles l’œuvre rend hommage : Sophie est une guerrière, une cavalière, une prêtresse, une reine. Néanmoins, malgré une percée vers une zone liminale, certaines œuvres telles que They don’t make them like they used to (2008), où le personnage coud une cape de super-héros, viennent rappeler le statut inférieur de la domestique et ses fantasmagories incarnent alors des stratégies d’évasion mais aussi de résistance.

Comme toute incursion dans les rêves et l’inconscient — ici d’une génération de femmes noires au service des bourgeois blancs de l’Afrique du Sud —, le rêve jouxte le cauchemar et la série « The Purple shall govern » est empreinte de cette ambivalence des identités, de l’intériorité et de la puissance métaphorique et symbolique des sculptures en fibre de verre noire. Allusion à la marche captonienne de 1989 contre l’apartheid, « The Purple Rain Protest », le titre reprend un célèbre graffiti de la mobilisation en référence au produit aspergé sur les manifestants par la police. Exploration des réalités historiques viaune fantasmagorie dystopique, c’est moins une tentative d’échapper au quotidien par un imaginaire enchanté qui se dessine qu’une figure qui affirme une volonté de puissance, de révolte et, aussi, de renaissance. L’émancipation reste alors ambiguë et porte une charge critique puissante : si la subalterne tend à dépasser son statut vers un certain empowerment visible dans l’extravagance des habits, il n’en demeure pas moins que le vêtement emprisonne parfois la femme, même d’une position sociale supérieure. Cet enfermement est traduit chez le mannequin qui est envahi de cordes violettes, entre les chaînes de l’esclave et les tentacules d’un monstre. Plus qu’une réflexion croisant la classe sociale et le genre, cette création d’une nouvelle identité aux allures de divinité éclosant de son cocon incarne une survivance féroce du passé et un mouvement antagoniste des temps historiques : une Sophie coincée, passive, forcée à la paralysie.

Mary Sibande, I’m a Lady, 2009 ©Mary Sibande

Dernière étape du parcours, la série « In the midst of chaos there is also opportunity » confirme le renversement d’un onirisme doux et poétique vers une proclamation de colère et de désillusion érigée sur les ruines de l’apartheid. Les promesses d’un futur égalitaire ont laissé place à de multiples injustices et Sophie devient la « Figure rouge », entre guide spirituelle, prêtresse et divinité vengeresse et sacrificielle (There’s a storm in my heart, 2019).

Centre d’un agencement effroyable de racisme et de sexisme pendant des années d’esclavage et de colonialisme, le corps féminin noir, longuement surdéterminé, devient alors pour Mary Sibande le lieu d’une réappropriation de soi, du récit familial, et un outil pour dépasser les stéréotypes.

(Image en une : ©Mary Sibande

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