Entretien avec Elisabeth Lebovici et Caroline Bourgeois

par Patrice Joly

L’Argent, c’est le titre de l’exposition qui aura lieu au Plateau du 18 juin au 17 aout prochain, c’en est aussi la thématique, ambitieuse et chargée. Elle nous est proposée par Caroline Bourgeois et Elisabeth Lebovici qui partent du constat que la présence de l’argent traverse l’histoire de l’art du XVIe siècle à nos jours même si ses modalités d’apparitions – plus ou moins orientées politiquement, plus ou moins radicales – n’ont cessé de varier selon les époque. Maintenant que le paradigme du capitalisme « tardif » semble avoir définitivement gagné la partie et ne susciter que quelques rares mouvements de « résistance » au sein des pratiques artistiques, – à l’heure ou les dirigeants trotskistes passent dans des émissions people – il est intéressant d’interroger la pertinence et la persistance de certaines positions à travers l’histoire et jusqu’à nos jours.

Patrice Joly : Comment vous est venue l’idée de faire une exposition autour de l’argent ? Pensez-vous que l’argent n’est plus un sujet tabou, qu’il est à nouveau « intéressant » ? Sentez vous un retour du refoulé chez certains artistes ?

Caroline et Elisabeth : La question n’est pas de l’aborder comme un sujet intéressant ou pas, le sujet est juste devant nous tous les jours, dans une époque où la valeur économique est plus en avant que tout autre, et il nous paraissait donc très important de regarder comment les artistes jouent de ce constat, et avec eux, de se poser des questions sur notre époque et nos pratiques individuelles. Dans notre société dite du « bling-bling », il serait difficile de ne pas voir à quel point l’argent est devenu une valeur communicationnelle, entre un Président de la République qui affiche (ou fait mine de cacher) son pouvoir d’achat et un peuple (de gauche, comme de droite) qui déclare un peu plus chaque jour à quel point il ne l’a pas. En ce qui concerne l’art – ou plutôt les objets de l’art et les expositions – cela fait déjà un bon bout de temps que la valeur, la « cote », c’est-à-dire la place de l’artiste en termes boursiers, ont été substitués, médiatiquement parlant, au discours critique. Les œuvres d’art se sont intégrées aux industries du luxe, la valeur de l’artiste est devenue synonyme de son efficacité financière, et beaucoup de ces « nouveaux collectionneurs » qui se pressent désormais aux portes des galeries ou des salles de vente, demandent déjà combien ils pourront revendre une œuvre avant même de l’avoir achetée. De sorte que, comme on dit en anglais, il y a les « players », ceux ou celles qui ont le pouvoir, c’est à dire l’argent, et les autres, qui, littéralement, ne « comptent » pas. C’est pour ça que nous avons décidé de faire une exposition sur l’argent au Plateau/FRAC Ile de France, dans un lieu public, alors que le discours sur l’argent semble toujours du domaine privé. En demandant aux artistes, de façon très frontale, de nous parler d’argent dans leur travail.

PJ : l’exposition est bâtie sur un mode chronologique, vous procédez à une exploration des pratiques qui questionnent ce rapport entre les artistes et l’argent, les artistes et les argentiers depuis une de ses premières apparitions que vous faites remonter au XVIe siècle avec le tableau du peintre flamand Quentin Metsys, Le prêteur et sa femme, où la figure de l’argentier fait une irruption remarquée dans le paysage de l’art. Cette petite société qui gravitait naguère autour de l’artiste a enflé démesurément : l’artiste n’est plus isolé face au monde, il est pris dans un réseau de producteurs, financiers, techniciens, collectionneurs, curateurs, etc. Paradoxalement, ne pensez-vous pas que cette multiplication des intermédiaires n’amoindrisse leur importance au risque d’en faire des maillons comme les autres au sein d’une chaîne de fabrication de la plus-value ultime, celle de l’œuvre d’art ?

EL + CB : à question complexe, réponse simple. L’art a toujours été une « question monétaire » et on pourrait remonter plus avant encore dans la tradition occidentale, jusqu’à Giotto, par exemple, et au prix de son bleu, qu’il substitue aux cieux d’or. Les historiens se sont amusés – et nous ont souvent ennuyés – à rechercher dans les archives la trace de telle ou telle commande, et à retrouver les reçus des artistes ou de leur atelier, permettant d’ailleurs de procéder aux attributions des œuvres et à les dater, c’est à dire à les « signer ». Avant l’art moderne et même après, la production de l’art, là encore dans la tradition occidentale, est fonction de la commande, privée ou publique. Ce qui n’a pas empêché, vous en conviendrez, d’extraire une mythologie héroïque de l’artiste seul ou isolé du monde. C’est peut-être ce paradoxe, qui est aujourd’hui remis en cause : pour être appréciée à sa juste valeur, l’œuvre d’art n’a plus besoin d’être isolée de ce réseau. D’où d’ailleurs, peut-être, le nombre de collectifs qui ont émergé récemment.

Mais quand on parle d’argent dans le champ de l’art, on réduit le plus souvent cette notion à la « chèreté » de certaines œuvres dans un rapport économique d’échange. Or l’œuvre d’art participe d’un champ, celui de la culture, dont on persiste à nier la surface économique, sociale et politique. C’est un autre paradoxe. On persiste à voir l’œuvre d’art comme un bien immatériel, unique, « qui rend la vie plus intéressante que l’art » tout en tentant, précisément, de l’asseoir dans la vie.

PJ : Si ce rapport à l’argent n’est pas nouveau et qu’il a déjà été exploré de manière plus ou moins frontale, l’argent n’a jamais été aussi prégnant qu’aujourd’hui, infiltrant tous les rapports, toutes les transactions sociales. Vous ne jugez pas les artistes à l’aune de leur « engagement » ou de leur désengagement progressif. Cependant, vous dites seulement que ces derniers ont beaucoup à nous apprendre parce que l’œuvre d’art occupe une situation bien particulière au sein des échanges, de la circulation des marchandises et que cela fait d’eux des témoins privilégiés…

EL + CB : un artiste nous a dit « dans les années 1970, c’était mal vu de vendre ». A présent, cela n’est évidemment plus la question. Donc, retour aux artistes. Quelles sont donc les questions d’aujourd’hui ? C’est le degré zéro d’une exposition, n’est-ce pas, que de penser que les artistes ont à nous apprendre sur leur propre pratique et sur la nôtre, aussi ? Non pas en généralisant, pas de façon « exemplaire », c’est pour ça que nous ne jugeons pas ni n’avons d’idée préconçue. Les pièces de cette exposition (il n’est pas anodin qu’on utilise désormais le terme de « pièce » pour parler d’art) sont présentes pour provoquer, pour activer, pour « faire passer » ces questions. Présenter, voilà une autre polyvalence intéressante : le présent, comme temps et comme don. Chacune des pièces retrouve sa gratuité. C’est pour cela qu’il y a une abondance, presque caricaturale, de pièces intéressantes. C’est aussi pour cela que nous avons voulu mettre à disposition, également, une abondance de documents sur des pièces qu’une institution comme le Plateau (mais n’importe quelle institution aujourd’hui) ne peut pas se « payer ».

PJ : A travers les évocations de ces pratiques successives, il en ressort une certaine persistance de la résistance de l’artiste à sa potentielle aliénation: ainsi quand Klein vend de l’air comme une œuvre d’art à un riche collectionneur, ne signifie-t-il pas par là les limites du pouvoir de ce dernier en gardant la main sur la désignation symbolique de l’œuvre ? Il y a de nombreux exemples dans l’histoire récente de cette opposition même chez ceux auxquels on s’y attend le moins. En revanche, ne pensez vous qu’aujourd’hui, la majorité des artistes a adopté ce « triomphe du capitalisme » de manière très pragmatique et s’en accommodent fort bien ?

EL + CB : Oui…Vous avez envie que nous disions « non » ? Alors, très bien. Prenez Société Réaliste, collectif artistique qui identifie son activité comme du « design politique », et qui travaille de façon très ardente sur la question des utopies socialistes, notamment celles du XIXe siècle, et de leur réactivation aujourd’hui. Voilà une réponse un peu plus compliquée, que ce pragmatisme auquel vous faites allusion, ce « prends l’oseille et tire-toi », qu’on a toujours reproché aux artistes mettant la valeur (du Nom, de l’œuvre…) en procès. Pensons à notre ami Philippe Thomas, à sa création et à la fermeture de l’agence Les readymades appartiennent à tout le monde®, auquel on a toujours reproché, de son vivant, le caractère fictionnel de son entreprise, comme s’il devait absolument être dépossédé de son travail (et des revenus de son travail) de la même façon qu’il avait décidé de se déposséder de sa signature et de fonctionner par hétéronymes à la manière de Pessoa. A-t-on jamais reproché à un écrivain ou à une écrivaine de vivre de son travail ? Faudrait-il que les artistes « plasticiens » bénéficient d’un régime de défaveur caractérisée pour qu’on croie à leur manière de faire des mondes, pour plagier Nelson Goodman ?

PJ : Certes, on ne voit pas pourquoi les artistes « plasticiens » seraient plus missionnés que les écrivains ou les musiciens pour assumer une position de rébellion ou de dénonciation face à l’argent, encore que cela nécessiterait certainement une réelle discussion ; toujours est-il que ceux qui assument cette position ou qui intègrent dans leur travail une certaine orientation « politique » ou renouent avec des postures révolutionnaires/critiques attirent forcément l’attention et peuvent susciter l’irritation de certains critiques qui leur reprochent de poursuivre une stratégie pour le moins ambiguë : le duo Claire Fontaine a déclenché l’ire de Claire Moulène dans les Inrocks (1) de décembre 2007, lui reprochant notamment un décalage problématique entre discours et mise en forme. Ne pensez vous pas qu’il y a matière à investir un champ assez « juteux » pour ces nouveaux contempteurs de l’argent roi ?

EL + CB : La question n’est pas forcément de tout le temps se méfier de la façon dont les artistes problématisent l’époque et le moment, tant mieux s’ils dérangent même si c’est avec et dans le marché. Et tant mieux si un travail, une position, une proposition, un enjeu fasse parler et échanger et même s’engueuler; c’est d’ailleurs ce dont on manque le plus!

1 : les Inrocks du 4 décembre 2007 – N°627 ; article de Claire Moulène intitulé « ligne pas claire » pour leur participation à l’exposition Equivalences à la Villa Arson en janvier 2008.


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