Entretien avec Ali Subotnick

par Aude Launay

dossier los angeles

Après avoir fondé la Wrong gallery, un espace indépendant d’un mètre carré à Chelsea, aux côtés de Maurizio Cattelan et de Massimiliano Gioni en 2002, et la revue Charley toujours avec les mêmes acolytes, c’est encore avec eux qu’Ali Subotnick co-curate la quatrième biennale de Berlin en 2006 avant de rejoindre l’équipe du Hammer Museum de Los Angeles comme curatrice et responsable du programme de résidences.

Aude Launay : Que ce soit avec « Nine Lives: Visionary Artists from LA », « Made in LA » ou la biennale de Venice Beach, l’on peut dire que vous portez désormais un certain regard sur la scène de Los Angeles depuis que vous avez rejoint l’équipe du Hammer Museum en 2006. Je serais tentée de qualifier ce regard d’approche mêlant généreusement l’art lowbrow et l’art contemporain, ce que peu d’institutions osent encore… Pouvez-vous préciser votre position par rapport à cette question ?

Ali Subotnick : Je ne cherche pas à établir de distinction entre les artistes du milieu de l’art et ceux qui lui sont extérieurs. L’art c’est l’art, et je suis attirée par celui qui exprime quelque chose de particulier à l’artiste. J’aime les œuvres qui ne laissent pas indifférent. Je n’ai jamais été de ceux qui suivent les règles ou qui acceptent le statu quo, ce qui explique peut-être pourquoi je suis attirée par des artistes qui travaillent un peu en marge ou hors du circuit officiel. Ceci dit, je suis tout de même de près le milieu de l’art établi et je m’intéresse aux parallèles qui existent souvent entre l’establishment et les outsiders les plus rebelles. En rapprochant des artistes de différents mondes, les dissemblances s’atténuent et les spectateurs peuvent apprécier l’œuvre pour elle-même au lieu de se concentrer sur la renommée ou sur le nom de l’artiste. Pour moi, il s’agit non pas tant d’opposer high et low qu’inside et outside; il s’agit aussi d’essayer d’éliminer ces barrières qui divisent souvent les communautés artistiques.

Los Angeles est-elle l’endroit idéal pour « éliminer ces barrières » grâce à sa localisation ou à quelque autre spécificité ?

A.S : Je pense que la géographie joue un certain rôle au sens où LA est une ville immense et tentaculaire sans véritable centre. La communauté artistique n’y a pas vraiment de centre non plus. Il n’y a pas de Chelsea, mais de nombreux petits centres, des micro-centres. Il y a Culver City, le plus important et le plus dense quartier de galeries mais la communauté artistique n’est pas vraiment contrôlée par les galeries ou le marché. À LA, un peu comme à Berlin en tant qu’on peut l’opposer à New York, ce sont les artistes qui font vivre la communauté artistique. Quelques-uns des artistes contemporains les plus importants y enseignent dans des écoles d’art ultra cotées comme UCLA, CalArts, USC, Otis, Art Center, et, non loin de la ville : UC Urvine, UC Riverside, UC San Diego, UC Santa Barbara. Leurs étudiants vivent le plus souvent à LA et forment de nouvelles micro-communautés à l’intérieur de la communauté artistique locale. C’est une région où les artistes peuvent disparaître quand ils le souhaitent, lorsqu’ils ont vraiment besoin de s’isoler pour réfléchir et pour produire. Ils peuvent réapparaître n’importe quand et s’intégrer à une ou plusieurs de ces micro-cultures.
Ceci dit, il me semble qu’il s’agit d’un schéma standard : partout où il y a une scène artistique établie il y aussi de plus petits groupes, moins officiels – pas nécessairement des outsiders mais des communautés parallèles. Il faut juste faire un effort pour débusquer ces autres groupes d’artistes. Les différenciations ne m’intéressent pas, je préfère voir la ville comme le lieu d’une incroyable diversité d’artistes qui méritent tous d’être vus et inclus par les institutions. La biennale de Venice Beach a été ma première tentative de faire se rencontrer certains de ces mondes en ignorant les frontières qui les divisent.

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Arthure Moore avec ses / with his Funky Pussy paintings. Venice Beach Biennial, 13-15.07.2012. Lors de / In conjunction with « Made in L.A. 2012 ». Photo : Miriam Newcomer.

Justement, en ce qui concerne la biennale de Venice Beach (13-15 juillet 2012), pouvez-vous nous dire comment les artistes du monde de l’art « officiel » ont réagi lorsque vous les avez invités à y participer ?

A.S : La plupart des artistes que j’ai invités étaient très intéressés par le fait de présenter leur travail sur la promenade de Venice aux côtés des artistes qui y exposent le leur là-bas quotidiennement. Je pense qu’ils ont vu ce projet comme une opportunité de repenser leur travail et de prendre des risques qu’ils n’auraient certainement pas pris pour une exposition dans une galerie ou dans un musée.

Quant aux artistes du front de mer, a-t-il été facile de les faire participer à une biennale ?

A.S : Ces artistes ont été beaucoup plus difficiles à convaincre. Ils étaient plutôt sceptiques quant au projet et, la première fois que nous les avons rencontrés, la plupart n’étaient pas intéressés.
Il faut dire qu’ils travaillent au jour le jour et que, lorsque nous sommes arrivés avec un projet qui allait avoir lieu un an plus tard, c’était un horizon vraiment trop lointain pour qu’ils puissent envisager d’y participer. Il y en a cependant eu un, Arthure « Art » Moore, qui était plus ouvert à nos idées et qui est devenu une sorte d’ambassadeur pour nous ; il nous a ainsi présenté de nombreux artistes de la promenade et il plaidait notre cause auprès d’eux. Il nous a donné une liste d’artistes à rencontrer, nous a fourni des informations sur leur travail et, grâce à ce lien qu’il incarnait, les artistes ont commencé à nous faire confiance et à comprendre que nous leur proposions un projet qui leur apporterait un nouveau public et une plus grande visibilité. Mon objectif était d’éliminer autant que possible les différences entre les deux communautés artistiques et de les présenter côte-à-côte sans aucune hiérarchie. Il me semble que c’est ce qui a fait la réussite du projet. De nombreux visiteurs se sont plaints de ne pouvoir identifier quels artistes étaient les habitués et quels artistes n’étaient là que le temps du week-end de la biennale. C’est exactement ce que j’avais espéré : un brouillage réel des frontières entre ces deux mondes.

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Cara Faye Earl Los Santos del Terrorismo (The Saints of Terrorism), 2012. Venice Beach Biennial, 13-15.07.2012. Lors de / In conjunction with « Made in L.A. 2012 ». Photo : Miriam Newcomer.

Donc, mis à part le jeu de mots sur le terme « biennale », pensez-vous mettre en place une deuxième édition en 2014 ou était-ce un événement unique ?

A.S : Je l’ai toujours pensé comme unique.

Pour en revenir à « Made In LA », il est intéressant de voir une institution telle que le Hammer Museum collaborer avec un lieu indépendant tel que LAXART. Comment cette relation s’est-elle mise en place ?

A.S : Cette collaboration s’est développée naturellement à la suite d’autres partenariats de moindre envergure que nous avions mis en place avec LAXART. Nous avions déjà travaillé ensemble sur le projet de Joel Kyack, Supperclogger, et aussi à l’occasion de l’exposition de Shannon Ebner dans le cadre des Hammer Projects, ils avaient alors produit une sculpture qui était installée dans l’espace public le temps de l’exposition au Hammer. Nous partageons des idéaux et des missions semblables et nous avions envie d’approfondir la manière dont il nous était possible de mettre nos ressources en commun et d’étendre notre champ d’action en travaillant de concert.

Après avoir participé au commissariat de certaines des expositions de la série des Hammer Invitationals qui sont dédiées, pour partie ou entièrement, à la scène angelena, voyez-vous quelque chose qui serait si spécifique à cette scène que les œuvres présentées dans ces expositions n’auraient pu être produites ailleurs ?

A.S : Il est très difficile de faire des généralisations comme celles-ci. Cependant, je pense que travailler à LA peut vraiment influer sur les œuvres que l’on y produit : la lumière, l’espace, l’étendue de la ville, son ouverture au changement et à la réinvention, la facilité qu’il y a d’y disparaître…

Pensez-vous qu’il soit intéressant pour un artiste, aujourd’hui, d’être labellisé comme provenant d’une ville en particulier ?

A.S : Je ne pense pas que l’étiquette soit nécessairement intéressante ou nuisible, mais attirer l’attention sur une région qui accueille tant d’artistes peut offrir un vrai panorama du climat de production culturelle de la ville.

Vous préparez actuellement deux expositions avec de jeunes artistes français : Cyprien Gaillard et Neil Beloufa. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui a présidé à ces choix ?

A.S : Ces deux projets sont nés des résidences de ces artistes à LA. Nous avons invité Cyprien Gaillard en résidence après que j’ai découvert son travail dans la section Unlimited d’Art Basel et il m’a semblé qu’il pourrait tirer un parti intéressant d’une exploration de la ville et, suite à sa résidence, nous avons naturellement eu envie de présenter l’œuvre qui avait été inspirée par son séjour ici. Quant à Neil Beloufa, il est représenté par une jeune galerie d’ici, la galerie François Ghebaly, j’ai donc pu suivre son travail depuis déjà quelques années.
C’est lui qui est finalement venu me voir avec un projet de film qui correspondait parfaitement à notre programme de résidences qui soutient la recherche et le développement de nouvelles œuvres. Nous avons donc organisé sa résidence avec l’intention de présenter son film lors d’un Hammer Project. Lors d’un voyage à Paris il y a deux ou trois ans, j’ai été vraiment inspirée par ce que j’ai vu et il m’a semblé qu’une nouvelle génération d’artistes était en train d’y créer une œuvre tout à fait passionnante.


Interview with Ali Subotnick

Aude Launay : Be it with “Nine Lives: Visionary Artists from LA”, “Made in LA”, or the “Venice Beach Biennial”, we can say that you have been looking at the Los Angeles scene in a very careful and personal way since you joined the Hammer Museum team in 2006. I’ll tentatively describe this eye as an approach that generously combines lowbrow art and contemporary art, something which few institutions dare to do… Could you talk about your position in relation to this issue?

Ali Subotnick : I’m not really interested in drawing distinctions between insider and outsider artists. Art is art, and I am drawn to art that expresses something of the individual artist. I like artworks that are provocative. I’ve never been one to follow rules or just go along with the status quo, so that may explain why I gravitate towards artists working a bit on the fringes or outside of the mainstream. That said, I also follow the mainstream art world closely and am interested in the parallels that often exist between the establishment and the more rebellious outliers. By putting artists from different worlds side by side, the distinctions often pale and viewers are able to appreciate the work for itself rather than focusing on the fame or the name of the artist. For me it’s not so much about high vs. low, but inside vs. outside and trying to get rid of those barriers which often divide different art communities.

Is Los Angeles the ideal place “to get rid of those barriers” because of its geographical location or because of some other specific feature of this city?

A.S : I suppose geography plays a role in the sense that LA is a huge, sprawling city with no real center. The art community doesn’t have a center either. There is no Chelsea, but lots of little, micro-centers. We have Culver City now, the largest and densest gallery district but the LA art community isn’t really controlled by the galleries or the market. In LA, more like Berlin as opposed to New York, the art community is powered by the artists. Some of the most important contemporary artists are teaching in top ranked art schools. We have UCLA, CalArts, USC, Otis, Art Center, and just a short drive from LA: UC Urvine, UC Riverside, UC San Diego, UC Santa Barbara. The graduate students are more often than not staying in LA and becoming a part of the art community in LA and forming new micro communities within the larger art world of the city. It’s a region where artists can disappear themselves as needed, when they crave isolation in which to develop their ideas and make work. They can emerge at any time and align with one or several of these micro-cultures.
That said I think that anywhere you go you can find an established art scene and then smaller, less mainstream sub cultural groups—not necessarily outsiders but parallel art communities. It just requires effort to seek out these alternate clusters of artists. I’m not interested in the distinctions and prefer to see the city as a home to an incredibly diverse range of artists—all of whom deserve to be seen and embraced by the institutions. VBB was my first attempt at making some of these worlds collide and ignoring the lines that differentiate these communities.

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Meg Cranston Vue de l’exposition / Installation view, « Made in L.A. 2012 », Hammer Museum, Los Angeles, 2.06-2.09.2012. Photo : Brian Forrest.

Precisely, as far as the Venice Beach Biennial (July 13-15, 2012) is concerned, could you tell us how artists from the “official art world” reacted when you invited them to join the project?

A.S : Most of the artists that I invited were especially interested in presenting their work in the context of the boardwalk, alongside artists who show their work there every day. I think they saw it as an opportunity to rethink their work and take risks that they might not normally do in a gallery or museum.

And the boardwalk artists, was it easy to involve them in a “biennial”?

A.S : The boardwalk artists were much more difficult to persuade. They were for the most part quite skeptical of us and at first when we tried to discuss the project with many of them, they were completely uninterested. Also, they work on a more day-to-day basis and when we first approached them about a project that would take place over a year away, it was just too far off for them to even consider participating. One artist however, Arthure “Art” Moore, was quite open to our ideas and he became a sort of ambassador or liaison for us and he introduced us to many of the boardwalk artists and did a lot of promotion on our behalf. He gave us lists of artists to talk to, and provided us with some background info on them. And by having him as our liaison, the artists began to trust us and to understand that we were proposing a project that would bring them a new audience and greater exposure. My aim was to – as much as possible – get rid of the distinctions between the two artists’ communities and present them all side-by-side, without any hierarchy. And that’s what I think made the project so successful. Many visitors complained that they couldn’t identify which artists were the regulars, and which were brought in just for the weekend. That was exactly what I had hoped for. A complete blurring of the lines that divide these two worlds.

So, apart from the nice play on words with the other Venice Biennial, do you plan to go ahead with the VBB in 2014 or was it a one-off experience?

A.S : I always planned on it being a one-off.

Coming back to “Made In LA”, it’s really interesting to see an institution such as the Hammer collaborating with a non-profit art space such as LAXART. How did it happen?

A.S : This collaboration grew organically out of some smaller partnerships we had with LAXART. We collaborated with them on the Joel Kyack Supperclogger project and then also when we did our Hammer Projects show with Shannon Ebner, they produced a public art project with Ebner that ran concurrently with our show. We share similar ideals and missions and we were interested in exploring how we could pool our resources and expand our reach by working together.

After having seen and curated some exhibitions that were part of the series called the Hammer Invitationals, that is to say, dedicated partly or completely to the LA art scene, can you see something so specific to that scene that the works shown there couldn’t have been produced somewhere else?

A.S : I think it’s very difficult to make generalizations like that. But I do think that working in LA can color work that is made here. Certain things like the light, the space, the sprawl, the ability to disappear, and the city’s openness to change and reinvention can influence art that is made here.

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Ry Rocklen Vue de l’exposition / Installation view, « Made in L.A. 2012 », Los Angeles Municipal Art Gallery, Barnsdall Park, Los Angeles, 2.06-2.09.2012. Photo : Brian Forrest.

Do you think it is helpful for an artist, nowadays, to be labelled as coming from a particular city?

A.S : I don’t think the label is necessarily helpful or harmful, but focusing on a region that is home to so many artists can provide an overview of the climate of the city’s cultural output.

You’re currently setting up shows with two young French artists, Cyprien Gaillard and Neil Beloufa. Can you tell me more about what prompted you make these choices?

A.S : Both projects came out of residencies with the artists. We invited Gaillard for a residency after I saw his work in Basel’s Art Unlimited section and I thought that he could get a lot out of exploring the city and after his residency we naturally wanted to show the work that was directly influenced by his stay here. Neil Beloufa shows with a young gallery in town, Francois Ghebaly, and I’ve followed his work for a few years and he actually came to me with his idea for a new film and it was a perfect fit for our residency which supports research and development of new work. We planned his residency with the intention of exhibiting the film for a Hammer Project show. After a trip to Paris a couple of years ago, I was really inspired by some of the art I encountered and it felt like a new generation of artists coming out of Paris and beyond is making compelling and engaging work.


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