Benoît Lamy de La Chapelle

par Patrice Joly

PARTY DE CAMPAGNE

Synagogue de Delme, Exposition Hors les murs, 17.03-30.05.2021

« Party de campagne », la dernière exposition de la synagogue de Delme proposée par Benoît Lamy de La Chapelle est une exposition hors-les-murs, dans la lignée des expositions du style de « Over The Edges », qui avait marqué les esprits de celles et ceux qui l’avaient vue au S.M.A.K. de Gand à la fin des années 1990. L’idée était de déplacer le musée hors de ses salles et, par là même, de déconstruire la centralité de l’institution, d’amener l’art vers les citoyens, mais aussi de pervertir les usages habituels de lieux « occupés » tels que les salons de coiffures, les épiceries ou autres commissariats. De nombreuses biennales et triennales se sont essayées à cet exercice de délocalisation des lieux de monstration, posant simultanément les questions de la légitimité du White Cube et de la possibilité de déconstruire un habitus contemporain bien installé. « Party de campagne » ne se situe pas tout-à-fait dans le prolongement de ces manifestations qui se voulaient révolutionner le fonctionnement de l’art contemporain à l’époque. Elle est plutôt le fruit d’une contrainte – conséquence de la crise sanitaire – qui force les directeurs de centres d’art à trouver des solutions de monstration quand les lieux d’art se retrouvent soudainement privés de la possibilité de pratiquer ce pour quoi ils ont été créés. Pour le directeur de La Synagogue de Delme, la visite en visio des expositions ou les programmes virtuels de vidéos ne suffisent pas à pallier la suppression des visites physiques d’expositions. Celle qu’il vient de mettre en place sur de nombreux sites disséminés dans le centre et les « faubourgs » de Delme correspond à une volonté de surmonter ces contraintes. Ce faisant, il offre la possibilité aux artistes de produire à nouveau des œuvres et de les exposer, même si la configuration initiale de leur réunion à l’intérieur d’une exposition classique indoors s’en trouve radicalement modifiée.

Vue de l’exposition PARTY DE CAMPAGNE, Centre d’art contemporain – la synagogue de Delme, 2021. Photo : OH Dancy.

Comment vous est venue l’idée de concevoir une exposition ex situ ? Est-ce le résultat d’une certaine lassitude ou bien d’un mécontentement certain face à l’inertie des décideurs et à leur refus de rouvrir les lieux artistiques alors que, comme beaucoup de vos collègues, vous estimez qu’à bien des égards la fréquentation des centres d’art et autres lieux culturels présente beaucoup moins de risques sanitaires que nombre d’endroits où les déplacements sont bien moins encadrés ? »

Suite aux réponses gouvernementales du 15 décembre et de début janvier 2021, nous avons compris que nous étions une fois de plus partis pour un hiver sans ouverture au public. Depuis novembre 2020 – mais encore plus à partir du 15 décembre –, lorsque nous avons compris que tout le village de Delme était ouvert (église et médiathèque comprises !!!) sauf les restaurants et le centre d’art, j’ai contacté – voire harcelé – toutes les personnes (conseiller DRAC, conseiller DGCA, préfet, sous-préfet, député, conseiller municipal, journalistes locaux et nationaux…) susceptibles de comprendre notre situation locale exceptionnelle dans un village, où il n’y avait rien d’absurde ni de dangereux à ouvrir La Synagogue en respectant le protocole sanitaire. Mais rien n’y a fait, et malgré l’aide et la compassion de ces derniers, le pouvoir est resté – comme vis-à-vis de toute autre action durant cette période – silencieux à notre demande. Aussi, pour le public local et les scolaires, pour la santé morale de mon équipe et pour les artistes invités par le CAC, nous avons décidé d’organiser une exposition respectueuse du cadre légal, en regardant ce qui nous restait d’exploitable, c’est-à-dire la rue : l’espace public donc, qui nous restreignait tout de même dans le choix des œuvres. L’exposition se déploie donc dans Delme mais aussi dans une douzaine de communes du Saulnois.
Nous avons remarqué que pour tous les secteurs d’activités, aucune des décisions gouvernementales prises dans le cadre de la syndémie n’a fait l’objet de quelque concertation que ce soit avec les représentants des professionnels concernés. Jamais le gouvernement n’a pris le soin de construire ses décisions main dans la main avec les acteurs culturels, pourtant actifs sur le terrain et aptes à faire des propositions davantage contextuelles. Contrairement au gouvernement, qui a toujours prétendu devoir travailler dans l’urgence pour résoudre des problèmes imminents – et que, par conséquent, aucun « particularisme » n’était envisageable –, je maintiens qu’il aurait été possible, en s’appuyant sur toute une organisation décentralisée de professionnels déjà habitués à travailler ensemble en région, de faire des propositions localisées, par type de structure, afin que la vie culturelle en relation directe avec le public se poursuive, même au ralenti. Cette exposition s’appuyant sur tous les supports de communication de l’organisation politico-médiatique (panneaux électoraux, bannières, affiches, vitrines d’informations publiques, écrans télé, sculptures dans l’espace public…) est bien entendu une réponse artistique à ce loupé démocratique, au moment où nous en aurions eu le plus besoin.
Enfin, je ne souhaitais pas non plus faire une « expo Covid », centrée sur une thématique enfermée dans la situation actuelle. Je préférais situer ce projet dans un « avant » et un « après », afin, d’une part, de bien montrer que nous ne sommes pas dupes et que nous sommes conscients que la crise actuelle ne dépend pas uniquement de la syndémie, et, d’autre part, pour se tourner vers le futur et réfléchir à ce que la situation nous enseigne sur notre monde et ce que nous ne tolérons plus.

Gina Folly, TOUT ALLES IRA WIRD BIEN GUT, 2021, photogrammes d’os d’animaux et panneau d’affichage verrouillé en aluminium. Photo : OH Dancy.

Est-ce que les artistes ont produit des œuvres spécialement pour l’exposition ex situ ou bien est-ce l’« adaptation » d’un projet d’exposition précédemment conçu (dans le sens d’adaptation d’une œuvre littéraire au cinéma) ?

La majorité des œuvres a été produite à cette occasion, ce qui nous a permis de rémunérer les artistes en conséquence. Les affiches ont été produites par les artistes avec qui nous travaillons actuellement pour des expositions devant avoir lieu en 2021, ou sur des publications dont le travail se trouve également perturbé par la situation actuelle. D’autres œuvres ont été commandées pour l’occasion – comme les œuvres de Gina Folly – ou bien réactivées – comme celle de Marianne Villière – ; d’autres sont des prêts de collections choisies en fonction de leur lien avec ce projet fondé sur la liberté d’expression, la culture en zone rurale, le regard des artistes sur l’actualité, etc.
Il n’y a pas eu d’adaptation. Cette exposition a été une réponse spontanée au contexte, organisée en un mois et demi, bien qu’elle se situe, il est vrai, dans une longue tradition de l’exposition dans l’espace public, que nous pratiquons assez souvent à Delme par ailleurs (notamment lorsque nous avons invité l’association Plus Vite à organiser sa Nuit des Lucioles en 2019 – sorte de Nuit Blanche à l’échelle d’un village, à chaque fois très bien reçue par les villageois). C’est aussi une exposition littéralement « street art », qui rappelle indirectement que les communes peuvent aussi solliciter des artistes plasticiens sur des dispositifs beaucoup plus légers que les 1 % ou les commandes publiques…

Florence Jung, Jung55, 2017, protocole-scénario à réactiver. Collection FRAC Champagne-Ardenne, Reims. Photo : OH Dancy.

Pensez-vous que cette proposition de déplacer les œuvres puisse se généraliser le temps de rouvrir les lieux ? Est ce que cela pourrait fonctionner dans les centres d’arts d’art situés en milieu urbain par exemple ? Il est vrai qu’ici la fonction paysagère fonctionne à plein – les œuvres viennent percuter le paysage, le « surréaliser » – alors qu’en ville, et compte tenu de la densité des objets, c’est beaucoup plus difficile de les isoler, de les faire exister visuellement…

Sans aucun doute. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls : à ma connaissance, Passerelle à Brest et le FRAC Lorraine ont aussi utilisé des affiches pour diffuser des œuvres. Le Credac a aussi participé à un projet dans l’espace urbain à Ivry-sur-Seine… Cependant, je crois qu’il faut rester vigilant et prioriser l’importance des structures et des expositions qui y ont lieu. Une réponse politique pouvant être qu’il n’y a désormais plus besoin de centres de création contemporaine si les directeurs artistiques peuvent faire des expos directement dans l’espace public… Mais peut-être que la situation actuelle et notre manière d’y répondre peuvent donner corps à plus d’initiatives de ce genre dans le futur. Ce qui pourrait être une manière de résister ou de proposer des solutions alternatives aux communes de plus en plus séduites par le street art, autrement dit des récupérations politique et démagogique d’un geste subversif. Encore une fois, les communes pourraient davantage soutenir et généraliser, sur tout un panel de supports, des projets comme celui de JOY à Aubervilliers (l’association y invite mensuellement des artistes à investir un panneau publicitaire dans l’espace urbain).

Zuzanna Czebatul, One World One Future, 2021, impression sur bâche PVC, 90 x 1000 cm.
Photo : OH Dancy.

N’y a-t-il pas non plus dans votre démarche la volonté de répondre – en la neutralisant – à l’éternel reproche qui est fait à l’art contemporain d’être un art élitiste ? Les visites restreintes que réalisent les centres d’art auprès des professionnels et des spécialistes durant le lockdown notamment pouvant alimenter ce dernier…

Oui, il y aussi un peu de cela. Je comprends mes collègues ayant organisé des visites professionnelles pendant la fermeture – ce que nous aurions fait aussi si l’exposition de Merlin Carpenter nous en avait laissé la possibilité. D’autres collègues ont décidé de poursuivre leur programme quoi qu’il en coûte, sans repousser des expositions qui n’ont pu être vues que par très peu de gens, et d’enchaîner en comptant sur les visites professionnelles. La période est difficile et ils ont leurs raisons : les musées devaient rendre les œuvres prêtées, certains centres d’art ou FRAC ne voulaient pas pénaliser les artistes, préférant continuer à les faire travailler, à les payer, et à enchaîner pour que le secteur professionnel parvienne à survivre vaille que vaille… Je regrette que des journalistes, bien au courant des difficultés de notre secteur, aient manqué d’indulgence et présenté ces décisions comme celles de privilégiés, alors qu’il s’agissait seulement de décisions professionnelles, faites pour permettre aux artistes de continuer à travailler. Je n’ai pas compris cette attaque qui a enfoncé gratuitement notre secteur professionnel encore très fragile. Il faut se serrer les coudes. Encore une fois, chacun fait ce qu’il peut pour se maintenir à flot. À Delme, nous avons préféré tout repousser, non seulement parce que nous pensons que les coûts très élevés d’une exposition ne sont amortis qu’à partir du moment où le public extérieur au monde professionnel de l’art a pu l’apprécier dans de bonnes conditions, mais aussi parce que réserver ces projets strictement aux professionnels peut contribuer à alimenter les reproches d’élitisme et d’entre-soi qui nous collent injustement à la peau. Car ce type de jugement ne vient pas seulement du public, mais très souvent des politiques culturelles des collectivités. Sans s’en rendre compte, ces journalistes ont joué le jeu de la politique populiste ! Pour moi, cet élitisme n’est qu’un mythe, pas seulement parce que je fais partie du « sérail » mais aussi parce que je sais qu’en centre d’art, la médiation, c’est du cas par cas, visiteur par visiteur, qu’il y a toujours quelqu’un pour répondre aux questions dans les expos, que s’y organisent moult ateliers, avec des publics de tous âges, de toutes origines sociales, etc. Pour les galeries d’art commerciales, c’est un autre problème et nous n’avons pas à être jugés au même niveau. Je ne parle pas non plus de l’origine sociale des gouvernants des structures, etc. Je parle là des relations directes entre propositions artistiques et public. Ensuite, je reprendrai à mon compte ce que Nicolas Bourriaud tire lui même de Bernard Lamarche-Vadel, à savoir que s’il y a un élitisme, c’est un élitisme ouvert à tous1 : en effet, ce n’est pas parce que la politique et son corollaire, le pouvoir médiatique, ont tendance à tout niveler vers le bas que nous devons sous-estimer l’intelligence de nos visiteurs – qui ne comprendraient qu’une seule sorte de message culturel. Proposer une création contemporaine de qualité, c’est garder un certain niveau d’exigence, et donc, une forme de respect vis-à-vis de nos visiteurs. Et si certains d’entre eux désirent un accompagnement ou souhaitent exprimer leur désaccord, nous sommes là pour y répondre. Seulement, ce mythe de l’élitisme à la dent dure, et s’il est peut-être vrai que l’attitude et le comportement de certains de nos pairs ne nous aident pas à en sortir, il est surtout alimenté par des orientations politiques de plus en plus populistes, décidées à en découdre avec « l’artiste qui ne fait rien », « les lieux subventionnés aux mauvaises fréquentations, pas assez proactifs dans la recherche de nouveaux publics », etc. Alors qu’un véritable élitisme déconnecte toujours plus le pouvoir politique de ceux qu’il représente, il faudrait que nous – centres d’art directement en prise avec le public, les écoles, les équipes municipales de petites communes, les métamorphoses moléculaires de la société locale –, nous acceptions de revoir nos fonctionnements et nos visions d’ensemble pour nous défaire de notre propre élitisme ? Les affaires récentes du Quartier à Quimper, du MO.CO à Montpellier, de Castel Coucou à Forbach ou du Parc Saint Léger dans la Nièvre révèlent bien qu’il y a tout un travail à faire de la part de notre secteur pour se prémunir des virements autoritaires de ce type de décisions politiques arbitraires et dévastatrices contre le travail que nous réalisons depuis une cinquantaine d’années, génération après génération. Les centres d’art sont encore trop faibles et pas pris au sérieux. Leurs bilans moraux ne sont pas lus avec attention. Car s’ils l’étaient, je ne pense pas qu’on en serait à un tel stade de vulnérabilité. S’il est vrai que nous ne sommes pas toujours parfaits dans nos relations avec les porteurs des politiques culturelles, les décisions politiques ne sont pas toujours très sincères dans ce qu’elles nous reprochent, et nous accordent très rarement de seconde chance. Pour ma part, je souhaite que le travail de terrain d’équipes sincèrement engagées dans leur mission (et pas seulement celui des directeurs), soit plus reconnu et valorisé par nos partenaires politiques.


  1. Dans l’oeil du critique. Bernard Lamarche-Vadel et les artistes, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris – ARC, 29 mai – 6 septembre 2009, Paris, Paris Musées, 2009.

Image en une : Marianne Villière, Planète B, 2020, tissus imprimés, 190 x 140 cm. Photo : OH Dancy.

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