Ndayé Kouagou

par Andréanne Béguin

« Who is this person you ask ? »(1)

« Une porte qui s’ouvre un peu et se ferme mal ». Ndayé Kouagou choisit parfois cette périphrase pour se définir lui-même. Au-delà de cette porte brimbalante, ce qui se passe de chaque côté nous intéressera aussi pour saisir sa démarche artistique. 

D’un côté, un personnage qu’il a créé, arlequin relooké et sapé, qui aurait troqué ses bouffonneries contre des interrogations existentielles, proférées comme des messages publicitaires, mises en scène dans des performances ou de courtes vidéos. 

De l’autre, le métier d’artiste, le choix réfléchi et rationalisé de l’art comme carrière, avec des objectifs professionnels. Pragmatique, sans être opportuniste, sa méthode et le parcours qu’il s’est construit prennent à contre-pieds la réalité sociale des écoles d’art, dans lesquelles tous·tes les étudiant·es n’ont socialement pas les mêmes chances de départ. Un rapport du 21 janvier 2021 de la Cour des comptes rappelle que, dans les trois écoles d’art parisiennes, seulement 20 % de boursier·ères sont admis·es. Ne jouissant pas du même capital, ni économique, ni culturel, ni social, ces étudiant·es déconnectent trop souvent, à tort, la pratique artistique de l’emploi artistique. 

Ndayé Kouagou, Good People TV, installation vidéo, 7’23’’ min, 2021, courtesy of the artist 

Ndayé Kouagou vient de la mode, un début de trajectoire artistique dans un milieu censément plus proche de lui et plus accessible. Il y évolue quelques années comme motion designer, avant de changer de cap, las des contraintes, des hiérarchies et des impératifs économiques bridant toute créativité. 

C’est décidé, il sera artiste, sans avoir fait d’école d’art, sans avoir appris à maîtriser des techniques plastiques, sans être rodé aux discours esthétisants, en dehors de tout formatage et de tout romantisme. Autodidacte, sa formation personnelle s’échafaude par la prise de contact avec des artistes qu’il arrive à identifier ici et là, son regard échappant encore au prisme de la reconnaissance et de la visibilité. Il leur pose une question simple : « Comment devient-on artiste ? » Il noue une relation avec certain·es, comme Paul Maheke qui lui fait découvrir différentes ambiances, d’un vernissage au Palais de Tokyo au montage de l’exposition inaugurale de Lafayette Anticipations. Ndayé Kouagou aiguise ses sens et prend conscience de la variété de médiums possibles que la création peut emprunter. Au fil des retours et des rencontres, avec intelligence et justesse, il affine son projet, étaye ses stratégies. Que sait-il faire ? Sur quoi peut-il miser ? Ni peinture, ni dessin, ni sculpture, mais bien sa parole. Celle qui, ironiquement, dit-il, le distinguait déjà dans la bouche de ses professeur·es lors de ses années collège. Son exploration le mène jusqu’à la voix d’Hanne Lippard, une quasi-révélation qui confirme son intuition pour ce médium du texte écrit puis mis en forme. Familier de l’exposition de soi par ses expériences de scènes musicales, c’est avec son corps performant que ses écrits seront d’abord transformés en quelque chose d’autre. 

L’écriture, presque automatique – quotidienne sans être pensée comme une pratique artistique –, l’accompagne partout, le plus souvent formulée en anglais, parfois en français. Des fragments et bribes qu’il traite dans une seconde phase de réécriture, comme des samplesqu’il assemble, puis qu’il précise en fonction des dérives potentielles et des « systèmes » qu’il élabore au fur et à mesure. 

Ndayé Kouagou, A Change of Perspective, 2023, courtesy of the artist and Nir Altman

Premier système : la performance conversationnelle. La présence la plus directe et manifeste d’interactions à autrui. Des siècles après l’âge d’or de l’art de la conversation, fierté de la culture classique française des Lumières, Ndayé Kouagou fait de l’adresse, de l’apostrophe, de l’interrogation et du va-et-vient dialogué, ses outils performatifs. Rapidement, sa méthode se parfait et se dirige vers l’interrogation totale, à laquelle l’audience peut d’abord répondre par oui ou par non, puis par des déplacements, divisant l’audience en deux camps, élargissant progressivement le nombre de participant·es possibles. Courante dans les reels d’Instagram et sur TikTok, cette pratique du choix duel dépasse la simple expression de nos préférences, en pointant ou en allant à gauche et à droite, elle vient mettre en lumière l’abysse de nos désirs et de nos quêtes de définition de nous-mêmes : « Où aller et comment y arriver ? » 

La vidéo devient rapidement le second système, motivée tant par les mesures sanitaires du Covid que par la réalité économique de la performance, peut-être plus précaire encore que les autres formes de création. Dans ses vidéos, il reprend les thématiques de définition et de positionnement qui lui sont chères. Le personnage de la vidéo A Change of Perspective (2023) apparaît d’abord en crop top blanc, défile de gauche à droite, disparaît du cadre et réapparaît à l’extrémité initiale vêtu d’un imperméable jaune ; quatre costumes se succèdent, en fonction des mouvements du personnage et des effets de montage, comme autant de possibilités de rôles et de situations sociales qui conditionnent nos manières de lire et d’interagir, compliquant la définition de soi, qui ne peut être manichéenne. 

C’est aussi une prise de conscience de sa légitimité à exercer ce métier, une décomplexion qui entraîne à son tour d’autres systèmes. Le graphisme et la typographie suivent, puisque le texte assume sa matérialité dans des productions plastiques et se retrouve, subito, élevé au rang de logo identifiable. Autour des vidéos, les tableaux viennent créer des ambiances particulières, comme pour Will You Feel Comfortable in My Corner ? (2020) dans l’installation II. Le Coin de l’exposition « A Change of Perspective » au FRAC Île-de-France (21.09.23 – 18.02.24), sous le commissariat de Céline Poulin, première exposition personnelle de l’artiste. Le concept de coin y est mis en espace par un abri de textiles tendus au-dessus de futons. 

Un autre système, le workshop, fait place au texte d’autres personnes et aux expressions créatives amateures. L’artiste a défini divers protocoles pour animer ses ateliers. L’un d’entre eux consiste à demander aux participant·es de s’émanciper de leurs prénoms et de les remplacer temporairement par des noms d’objets, gardant ainsi à distance le poids symbolique de notre nomination et ce qu’elle révèle de nous, de notre assignation sociale, avant même que nous n’ayons pris la parole. 

L’image de soi devient, elle aussi, un ultime système, un branding, qui irrigue les autres, jusqu’à son compte Instagram, youngblackromantics, quasi un produit de marque.

Dernièrement, l’artiste a testé l’échange différé, offrant aux visiteur·euses la possibilité de lui écrire des questions par e-mail depuis un iPad, introduisant la forme conversationnelle à distance, un mélange entre échange épistolaire et chatbot. Mus par un besoin constant de mise à jour, ses « systèmes » prolifèrent petit à petit, et cette exigence de transmission se déploie sur de nouveaux supports. Ses envies actuelles le poussent à expérimenter la performance à plusieurs, à n’être plus le seul protagoniste. 

Chaque système requiert des compétences précises et l’artiste s’entoure d’une équipe, jouant le rôle de chef d’orchestre qui associe ses membres, sans les hiérarchiser. Composé d’un directeur artistique (Axel Pelletanche), d’un réalisateur (Romain Cieutat), de stylistes (Ally Macrae et Mélodie Zagury), de make-up artists (Oldie Mbani et Maty Ndaw), d’un directeur de la photographie (Matéo Colzi), le modèle organisationnel spécialisé est emprunté à celui des studios de mode, mais en diffère par la nature amicale des relations. Son exposition personnelle au FRAC nous permet de naviguer dans ces multiples « systèmes », des écrans aux tableaux, des installations à la table des pratiques libres. Sur le principe du « Livre dont vous êtes le héros », l’artiste a décliné la circulation et le déplacement des publics, initiés dans ses performances, par des renvois d’une salle à une autre en fonction des choix proposés. Les espaces sont ordonnés par une numérotation cryptique de plan argumenté : I. Le Choix, II. Le Coin, IIIa. Le Monde, IIIb. Le Changement, IV. La Pensée. Le jeu de piste est également rendu possible par une progression interne propre aux vidéos et à l’évolution du personnage qu’il incarne à l’écran. 

Ndayé Kouagou, Dogs and a Plum, 2023, ©Fabrizio Vatieri, courtesy of the artist and Mudam

Ndayé Kouagou ne se met pas lui-même en scène, au contraire, il se visualise plutôt du côté du public. Tour à tour – ou tout à la fois – influenceur, youtubeur, coach, présentateur, il laisse la place à ce personnage, qui n’a pas de nom, pas d’âge, qui glisse d’une binarité à une autre avec le doublage des voix, réalisé par Salber Lee Williams et Pascale Clark. Libéré de traits caractéristiques, il existe en un agrégat d’identités, en dehors des paradigmes établis, dans lequel chacun·e pourra se retrouver. Séparé de lui-même, la seule référence personnelle que l’artiste confie est devenue une blague : dans son flot de paroles, il garde une phrase pour sa mère. 

Son personnage est volontairement contradictoire et ambivalent, tour à tour hésitant ou injonctif. « Le doute ne me quitte jamais », dit-il dans la vidéo Will you feel comfortable in my corner ? (2020), et il le sème généreusement dans nos convictions. L’artiste n’est pas animé par un régime de vérité univoque, ses questions n’appellent pas de réponses, si ce ne sont des réponses confuses et instables. Il parie aussi sur les réponses à retardement et les décalages de temporalité, contrariant notre soif d’instantanéité permanente. 

L’interaction recherchée implique un déplacement des intentions, que l’artiste aspire à ne pas contrôler. À ce titre, dans IIIb. Le Monde, beaucoup de photographies de la fresque murale en aluminium, Looking at two sides of the same coin is not exactly looking elsewhere, ont été prises par des visiteur·euses. Le « What a beautiful world » semble avoir plus retenu l’attention que la suite de la phrase « We live in, right ? », créant des décalages cocasses et surprenants dont l’artiste s’amuse. Que le texte s’autonomise fait partie intégrante de ses intentions, et il prépare d’ailleurs le terrain à ces dérivations du public, dans ses tableaux. Sa volonté d’étendre le texte nourrit ses œuvres plastiques, lettrages mélangés à des textiles figés dans de la résine et mis sous verre, qui entourent ou non les vidéos. 

Contenus parlés et écrits sont rehaussés par une mise en scène finement orchestrée : un set up, une scénographie, un style à chaque fois différent. On passe d’un semblant de salon, évoquant une émission fictive, Good People TV (2021) dont il serait l’animateur, à un studio où les matériels d’enregistrement et d’éclairage n’ont pas été rangés dans A Coin is a Coin (2022). Dans la première, les indications techniques de montage apparaissent et, dans la seconde, le backstage est laissé visible. Il semblerait alors que l’arlequin qu’il interprète nous mette dans la confidence de ses artifices. 

Ces contenus sont travaillés selon les techniques et les outils des réseaux sociaux. Les premières vidéos sont centrées sur son nez, et la caméra bouge en fonction des mouvements de son visage, tricks qu’utilisent normalement les danseurs pour fixer la vidéo à leur centre de gravité. En s’appropriant des stratégies de marketing digital, ses codes esthétiques, au profit d’une finalité artistique, il défend son propre jeu dans l’économie de l’attention, en le truffant d’anomalies. Un tutoriel YouTube presque parfait avec un détail qui cloche et qui fait que l’on s’y attarde, comme son visage soudainement caché par un gros texte. La culture Internet vient ponctuer sa prise de parole, des mèmes, des émojis, une certaine colorimétrie. 

Ndayé Kouagou, A Change of Perspective, 2023, ©Martin Argyroglo, Callias Bey, courtesy of the artist and Frac Île-de-France

« Of course the question is why, it’s always why, but, why not? » – la force des mots et surtout la répétition de phrases interrogatives, doublées par de massifs points d’interrogation, nous plongent dans un mode RealTime, selon l’expression du chercheur Eloy Fernández Porta. Un rapport au temps qui nous est familier, car il s’exprime à chaque endroit de nos vies quotidiennes, dans cette ère de l’afterpop : celui des boucles, de certaines narrations de séries comme celles des Simpsons, des loop infinis, de la vidéosurveillance… 

De son débit, seulement interrompu par des silences que combleraient des réponses fictives, jaillissent des références communes, Airbnb ou hôtels ; des expériences partagées, celle de se retrouver au coin ou au centre. Des exemples incongrus et des tournures de phrases anodines qui viennent pourtant toucher du doigt des réalités plus profondes : vulnérabilité, légitimité, confort ou inconfort social, autorité, domination. L’installation La Pensée (2023), composée de huit textes suspendus, mi-confession intime, mi-rhétorique de développement personnel appréhende des oppositions classiques et esthétiques : bien / mal, dieu / diable, responsabilité / désengagement, ordre / désordre … 

Son discours est complexe, un joyeux mélange de raisonnements par l’absurde et de syllogismes : « It’s just logic ! », s’exclame-t-il dans I’ll only swallow my own fluid (2021) ; d’humour et d’ironie, à la fois existentiels et superficiels, mais jamais inaccessibles. Il part toujours de sa position personnelle, reflet de l’expérience sociale de certaines minorités racisées ou sexuelles, transposée encore et encore, jusqu’à ce que tout·es – « de sa mère à son oncle de Marseille » – puissent y piocher ce qu’il ou elle voudra : un slogan, une esthétique, un accessoire. Plusieurs niveaux de discours se superposent, rendus manifestes dans les cadrages et les effets vidéo, ou encore par la gestuelle du corps et les tonalités vocales. Ils sont intimes et collectifs, entre pensée introspective en construction et sermon assertif d’un gourou : « Do you want to be a good person ? »

Par sa pratique foisonnante et singulière, Ndayé Kouagou assume sa volonté sincère de faire venir les gens à l’art, pas simplement comme public. Au contraire, cette expérience de spectateur·ices cherche à les mettre sur le chemin de la pratique. Le détournement des outils de production de contenus fait partie de son intention de transmission, nous incitant à faire de même, à libérer notre créativité active par la reconsidération de formes basiques et infraordinaires : des sons, des paroles, des pensées, des regards.

1 Extrait de la vidéo A TO Z, stéréo, 4’13’’ min, 1 canal vidéo, 2023.
2 Cour des comptes, « L’enseignement supérieur en arts plastiques », décembre 2020. 
3 Extrait de la vidéo Good People TV, installation vidéo, 7’23’’ min , 2021.
4 Extrait de la vidéo I’ll only swallow my own fluid, 2’07’’ min, 1 canal vidéo, 2021.
5 Conversation avec Ndayé Kouagou, Harilay Rabenjamina et Flora Fettah, bruisemagazine, 19.07.2021 : https://www.bruisemagazine.com/article/ndayé-kouagou-harilay-rabenjamina].
6 Do you want to be a good person?, verre, vinyle, tissu, résine, aluminium, 80 x 60 cm, 2021.

______________________________________________________________________________
Head image : Ndayé Kouagou, A Change of Perspective, 2023, ©Martin Argyroglo, Callias Bey, courtesy of The Artist and Frac Île-de-France


articles liés

Sean Scully

par Vanessa Morisset

Josèfa Ntjam

par Guillaume Lasserre

Jack Warne

par Patrice Joly