Mario Garcia Torres au Jeu de Paume

par Antoine Marchand

« I promise to do my best as an artist, at least for the next twenty two years ». Écrite un matin de juillet 2004 sur le papier à en-tête d’un Econo Lodge de Las Vegas, cette sentence est un moment charnière dans la carrière pourtant toute récente de Mario Garcia Torres. Point de départ du projet plus global présenté au Jeu de Paume, I Promise…, elle accompagne depuis ce jour l’artiste au quotidien, mais peut varier entre « the days to come » et « the following fifty years » selon son humeur du moment et sa motivation. De cette promesse intime, il a développé un projet qui tend aujourd’hui à l’universel, aux questionnements de chacun sur ses motivations profondes, une installation très épurée constituée d’un morceau de musique, I Promise Every Time, et de cartes postales insérées dans les livres de la librairie, variations autour de cette fameuse phrase.

Mario García Torres Today... (News From Kabul) 2006 Mine de plomb sur mur, dimensions variable Courtesy Jan Mot, Bruxelles, © Mario García Torres

Mario García Torres Today... (News From Kabul) 2006 Mine de plomb sur mur, dimensions variable Courtesy Jan Mot, Bruxelles, © Mario García Torres

Le diaporama He Might As Well Have Promised It croise, quant à lui, un travail d’investigation pour retrouver un laboratoire de sous-titrage traditionnel à Tokyo, un jeu entre fiction et documentaire par une alternance de clichés photographiques pris dans la capitale nipponne, d’images du laboratoire en question et une approche plus théorique de l’appropriation, l’explicitation, la validité et l’originalité d’un travail artistique. Autant d’éléments qui façonnent un récit à la fois réel et fantasmé et placent l’artiste en archéologue d’un passé récent, partie prenante de l’histoire en cours. Qu’il engage un processus de réflexion sur sa démarche artistique, qu’il revisite l’art conceptuel américain des années 1960 ou s’approprie, avec la vidéo Jimmie Johnson’s Legacy, la scène mythique du Louvre de Bande à part, tout chez Mario Garcia Torres s’articule dans une grande sobriété formelle autour de cette idée de transmission, de relecture et d’interprétation.

En 2004, What Happens in Halifax Stays in Halifax se penche sur un épisode important de l’histoire de l’art conceptuel. Invité en 1969 à intervenir dans l’atelier de David Askevold au Nova Scotia College of Art and Design d’Halifax, Robert Barry demande à un groupe d’étudiants de partager une idée et de faire œuvre de celle-ci, leur expliquant que « la pièce existera tant que l’idée restera au sein du groupe ». Presque quarante ans plus tard, Mario Garcia Torres part à la recherche de ces étudiants afin de savoir si le secret a bien été gardé et ce que chacun a pu tirer de cette expérience. En résulte un diaporama, un ensemble de textes et un film qui présente la réunion de neuf d’entre eux.

Cette installation, qui interroge la portée et l’importance de l’art conceptuel en revenant à l’origine de certaines pièces, instille du sensible dans un mouvement parfois trop hermétique et centré sur lui-même. Elle permet de réécrire une histoire de l’art, en se penchant a posteriori sur des œuvres parfois oubliées, mais finalement fondatrices. De la même manière, il redonne vie à Erased De Kooning Drawing, célèbre action de Robert Rauschenberg où ce dernier efface à la gomme un dessin de Willem De Kooning. Ne reste, dans la réinterprétation qu’en fait Mario Garcia Torres, An undisclosed Month in 1953, que la trace de la trace, le bruit de la gomme effaçant le carbone. Avec Sing Like Baldessari, datée de 2004, il démythifie Baldessari Sings LeWitt – vidéo de 1972 dans laquelle John Baldessari chantonne des citations tirées du manifeste conceptuel de Sol LeWitt, Paragraphs on Conceptual Art – pour la faire exister sous la forme d’un karaoké, à l’heure de Singstar et autres radio-crochets. De l’art conceptuel  à l’épreuve du postmodernisme !! Il partage d’ailleurs avec la génération précédente d’artistes estampillés « West Coast », tels Mike Kelley et Paul McCarthy, cette attirance pour une appropriation décomplexée et totalement assumée. Cependant, loin de l’esthétique propre à Los Angeles, sa ville d’adoption, le travail de Mario Garcia Torres est plutôt habité par la question du vide, de l’absence, réflexion sur la disparition de l’œuvre, les limites de la mémoire et de l’immatérialité.

En  2007, il s’installe quelques mois en Grèce et redonne vie au MOMAS, musée d’Art moderne créé par Martin Kippenberger dans un ancien abattoir sur l’île de Syros en 1993. Par ce geste, il réactive l’idée d’un musée DIY chère à l’artiste allemand en même temps qu’il s’inscrit dans la lignée du Mouse Museum de Claes Oldenburg ou du Musée d’art moderne, Département des Aigles de Marcel Broodthaers pour questionner la validité de l’institution muséale en tant que lieu de présentation de l’art, lui qui fut il y a quelques années curateur au Museo Carrillo Gil de Mexico. L’année précédente, dans le film Share-e-Nau Wonderings (A Film Treatment), Mario Garcia Torres part à la recherche du One Hotel occupé durant les années 1970 par Alighiero e Boetti à Share-e-Nau, dans la banlieue proche de Kaboul. Cette action vouée dès le départ à l’échec – l’hôtel ayant été détruit il y a plusieurs années durant les bombardements de la ville – lui permet toutefois de revenir sur les traces de l’artiste italien et d’évoquer la situation politique actuelle en Afghanistan. Il rejoue également une de ses pièces, dans laquelle une phrase est écrite simultanément par la main droite et la main gauche de Boetti sur un mur, provoquant un effet de miroir. Mais là où ce dernier écrivait Oggi è venerdì ventisette marzo millenovecentosettanta (Nous sommes aujourd’hui le vendredi 19 mars 1970) ou quelques années plus tard Ciò che parla in silenzio è sempre il corpo (Le corps parle toujours en silence), Mario Garcia Torres se positionne avec Today… (News from Kaboul) au plus près de l’actualité et rédige sur le mur les dernières nouvelles lues dans les journaux sur la capitale afghane.

Dans cette mythologie personnelle qu’il élabore maintenant depuis quelques années, Mario Garcia Torres revisite l’histoire, à la recherche de récits oubliés ou perdus. Ainsi, pour la Frieze Art Fair de 2007, il invite Alan Smithee, un des réalisateurs les plus prolifiques de l’histoire d’Hollywood, à présenter son travail. Il s’agit en réalité d’un pseudonyme, anagramme de The Alias Men, inventé par la Directors Guild of America en 1955 et utilisé depuis par les réalisateurs qui n’ont pas le final cut sur leurs films. En donnant vie à ce personnage aussi fictif qu’incontournable de l’industrie cinématographique, Mario Garcia Torres inverse le processus et fait fi des héroïsmes modernistes pour interroger ici l’absence de créateur. Au travers de tous ces projets, il développe une œuvre insidieuse et épurée qui, si elle s’ancre au départ dans un travail documentaire et de recherche et fait appel à notre mémoire collective, dérive ensuite vers un ailleurs plus poétique et incertain, qui donne naissance à plusieurs récits autonomes et laisse la porte ouverte à tout un imaginaire de possibles. Promesse tenue, Mario, et bien tenue !!

Mario Garcia Torres, Il aurait bien pu le promettre aussi, au Jeu de Paume, Paris, du 20 janvier au 22 mars 2009.
Recursos incontrolables y otros desplazamientos naturals, au MUAC, Mexico, du 27 novembre 2008 au 27 février 2009.
Mario Garcia Torres, au Matrix, Berkeley Art Museum and Pacific Film Archive, Berkeley, du 22 février au 17 mars 2009.
All That Color is Making Me Blind, à la galerie Jan Mot, Bruxelles, du 5 mars au 11 avril 2009.


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