Julien Nédélec, le tour de la question

par Antoine Marchand

S’il fallait résumer le travail de Julien Nédélec en quelques mots, on pourrait affirmer qu’il se situe quelque part entre Raymond Hains, l’OuLiPo et Claude Closky. Raymond Hains, tout d’abord, pour cette propension à manipuler le langage, transformer le sens en non-sens – ou tout au moins en un sens différent –, s’amuser des renversements sémantiques et continuellement brouiller les pistes. L’OuLiPo, ensuite, constitué dans les années soixante par Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais, en raison de son goût pour les séries, les ensembles, les suites complexes et plus généralement les mathématiques. Claude Closky, enfin, pour le jeu permanent, la recherche constante du décalage. Ainsi, L’Alphabet de Babel (2009) consiste en la superposition de douze alphabets différents – du latin à l’arabe en passant par le grec ou le braille. Ce faisant, Julien Nédélec tente d’établir un alphabet universel tandis que le spectateur se retrouve face à un ensemble de vingt-deux caractères illisibles, paradoxe que n’aurait pas renié le « roi du calembour métaphysique »1. La poussière de Cantor (2011) est, elle, une peinture murale reproduisant la suite mathématique du même nom. Quant à Je ne peindrai jamais la chapelle des Scrovegni (2011), il s’agit d’une installation composée de plus de mille trois cents essais de réalisation d’un cercle parfait au pinceau et à la peinture rouge qui fait directement référence au mythe de Giotto di Bondone. Ce dernier aurait adressé au pape, via un de ses émissaires, un cercle rouge parfait peint à la main comme preuve de sa virtuosité. Le spectateur fait donc face à des centaines de cercles rouges, à la fois interloqué – est-il si difficile de réaliser un cercle rouge au pinceau ? – et submergé par l’accumulation d’images qui l’entourent.

Julien Nédélec L’alphabet de Babel, 2009. Fichier numérique pour divers supports. Ici : impression numérique sur kakémono / Digital file, here printed on a kakemono. 112 x 190 cm. Courtesy galerie ACDC, Bordeaux.

 

En bon artiste (post-)postmoderne, Julien Nédélec n’hésite pas à manipuler allègrement les codes du monde de l’art, convoquant certaines de ses formes les plus emblématiques. Il s’est ainsi emparé du répertoire formel des artistes minimaux – et plus particulièrement Sol LeWitt –, affichant un goût certain pour les principes de série, de progression géométrique, proche des structures modulaires du mythique artiste américain. L’exemple le plus frappant en est Architangram (2011), installation inspirée du tangram, jeu d’origine chinoise composé de sept formes géométriques qui permettent de faire plus de soixante mille dessins, mais uniquement treize formes géométriques simples. Julien Nédélec a donc recréé les dites treize formes en béton sur sept tables / socles, disposées ensuite de manière à former une sculpture figurative. Lors de sa première présentation à la galerie ACDC, en 2011, cette suite logique extrêmement complexe représentait donc… un requin. Ce faisant, il surajoute une nouvelle strate de lecture qui annihile radicalement le caractère tautologique de nombre d’œuvres minimales. Ailleurs, c’est la figure de Felix Gonzalez-Torres qui est évoquée, par le biais de ses fameux stacks. Mais là où le regretté artiste d’origine cubaine cherchait à diffuser un message éminemment politique, Julien Nédélec propose, lui, de disséminer des posters imprimés de formes d’origami à réaliser soi-même – En 5 dimensions (2009) – ou découpés en leur centre d’après un dessin de la déclaration à la police de Kenneth Arnold, premier homme à avoir utilisé le terme de « flying saucer » (soucoupe volante) pour décrire un ovni  – Near mount rainer (2011). Dans Stéréos-copies (2010), il parvient même, dans un improbable grand écart, à opérer la rencontre entre Gonzalez-Torres et Felice Varini, avec un ensemble de piles de feuilles de papier dont le dessin ne se révèle que d’un point de vue unique.

Julien Nédélec Stéréos-copies, 2010. Ramettes de papier A4, peinture aérosol, dimensions variables / A4 paper reams, spray paint, variable dimensions. Vue d’exposition / Exhibition view La peau de l’ours, la Graineterie, Houilles. Courtesy galerie ACDC, Bordeaux

Il serait toutefois malheureux et inexact de réduire la pratique de Julien Nédélec à un simple jeu de correspondances et de citations, tant les sources d’inspiration de ce jeune artiste semblent inépuisables. Tout chez lui est sujet à manipulation, à détournement, parfois de la manière la plus triviale et basique qui soit. Son travail repose sur l’espièglerie permanente, la volonté de déstabiliser le spectateur, de toujours opérer un léger décalage, qui perturbe à peine la lecture de l’œuvre, loin de l’ostentatoire de nombre de productions actuelles. Il se joue du quotidien pour nous emmener vers un ailleurs pas si lointain mais autrement plus réjouissant. Dans Les Super-Héros de l’infini (2009-2010), il affuble des figures célèbres – comme Jorge Luis Borges et John D. Barrow – ou anonymes d’un masque fait du signe de l’infini, créant une nouvelle race de super-héros, sans réels pouvoirs ou destins singuliers. Et lorsqu’il s’empare d’histoires de soucoupes volantes, sujet ô combien propice à l’évasion et à la fantasmagorie, c’est pour en offrir une représentation a minima, avec un ensemble de sculptures en plâtre assez déceptives, qui malgré tout stimulent notre imaginaire par leurs formes intrigantes – Comme une soucoupe qui ricocherait sur l’eau (2011).

Il est par ailleurs à souligner dans la pratique de ce jeune artiste sa capacité à passer d’un support à l’autre, sans la moindre gêne ou appréhension. Impossible de circonscrire la pratique de Julien Nédélec à un médium particulier. En effet, chez lui, une édition peut également être une sculpture, et un multiple être unique. Autant de combinaisons protéiformes qui correspondent bien à l’esprit bouillonnant du garçon. Dans la notice de présentation du livre Feuilleté (2008), Jérôme Dupeyrat indiquait que Julien Nédélec « préfère apporter des réponses aux questions qui ne sont pas posées ». On ne pourrait trouver meilleure formule que celle-ci. Lignes de train en est une illustration parfaite. Dans ce livre, paru en 2011, l’artiste s’est amusé à dessiner à main levée des lignes horizontales dans un cahier sur le trajet ferroviaire Rennes / Nantes, offrant par là même un récit de voyage pour le moins décalé et un relevé topographique de la ligne de chemin de fer entre Rennes et Nantes, soit deux propositions aussi inutiles que réjouissantes ! Et lorsqu’il annonce fièrement que Carré égal triangle – du nom de son exposition à la galerie ACDC en 2011 –, on n’a qu’une envie, c’est de le croire, même si l’on ne sait pas vraiment ce qu’il cherche à signifier avec cette équation improbable.

 

1 C’est ainsi qu’Iris Clert qualifiait Raymond Hains.

 

Julien Nédélec: from all angles

If we had to sum up Julien Nédélec’s work in a few words, we might say that he comes somewhere between Raymond Hains, the OuLiPo, and Claude Closky. Raymond Hains, first off, for that propensity to manipulate language, transform sense into nonsense–or at the very least into a different sense–, have fun with semantic reversals, and forever confuse other people. The OuLiPo [Ouvroir de Littérature Potentielle], next, founded in the 1960s by Raymond Queneau and the mathematician François Le Lionnais, because of its liking of series, sets, complex sequences and, more generally, mathematics. And Claude Closky, last of all, for his permanent game-playing, and his ongoing quest for the discrepancy. L’Alphabet de Babel (2009) thus consists in the superposition of twelve different alphabets—from Latin to Arabic by way of Greek and Braille. In so doing, Julien Nédélec tries to establish a universal alphabet, while the spectator finds himself looking at a set of twenty-two illegible characters, a paradox that would not be denied by the “king of the metaphysical pun” (as Iris Clert described Raymond Hains). La poussière de Cantor [Cantor Dust] (2011), for its part, is a wall painting which reproduces the mathematical set of the same name.

As for Je ne peindrai jamais la chapelle des Scrovegni [I’ll Never Paint the Scrovegni Chapel] (2011), this is an installation made up of more than 1,300 attempts to make a perfect circle with a brush and red paint, referring directly to the myth of Giotto di Bondone. The story goes that this latter dispatched to the pope, vie one of his messengers, a perfect hand-painted red circle as a demonstration of his skills. So viewers are faced with hundreds of red circles, at once dumbfounded—is it that difficult to make a red circle with a brush?—and submerged by the accumulation of images surrounding them.

As a good (post)modern artist, Julien Nédélec does not hesitate to merrily manipulate art world codes, summoning up some of their most emblematic forms. In this way, he has taken over the formal repertory of the Minimal artists—and Sol LeWitt in particular—, displaying a certain liking for the principles of series, and geometric progression, akin to the modular structures of the mythical American artist. The most striking example is Architangram (2011), an installation inspired by the tangram, a game of Chinese origin composed of seven geometric forms with which it is possible to make more than 60,000 designs, but only thirteen simple geometric forms. Julien Nédélec has thus re-created the said thirteen forms in concrete on seven tables/stands, subsequently arranged in such a way as to form a figurative sculpture. At its first showing in the ACDC gallery, in 2011, this extremely complex logical sequence thus depicted a … shark. In so doing, he adds on a new layer of reading which radically does away with the tautological nature of many a Minimal work. Elsewhere, the figure conjured up is that of Felix Gonzalez-Torres, by way of his famous ‘stacks’. But precisely where the late lamented Cuban artist sought to get across an eminently political message, Julien Nédélec, for his part, comes up with the idea of distributing printed posters of origami forms to be made yourself—En 5 dimensions (2009)—or posters cut out at their centre based on a drawing of the statement made to the police by Kenneth Arnold, the first man to have used the term ‘flying saucer’ to describe a UFO—Near Mount Rainier (2011). In Stéréos-copies (2010), he even manages to work the encounter between Gonzalez-Torres and Felice Varini, with a set of piles of sheets of paper whose design is revealed only from a single viewpoint. But it would be unfortunate and inexact to reduce Julien Nedélec’s praxis to a mere interplay of liaisons and quotations, so inexhaustible do this young artist’s sources of inspiration seem to be. Everything, with him, is subject to manipulation, appropriation, and diversion, at times in the most trivial and basic way imaginable. His work is based on permanent mischief, a desire to destabilize the viewer, and be forever creating a slight discrepancy, which barely ruffles the reading of the work—well removed from the showiness of many present-day productions. He bypasses the daily round and takes us towards somewhere else that is not that far away, but all the more joyful. In Les Super-Héros de l’infini (2009-2010), he bedecks famous figures—like Jorge Luis Borges and John D. Barrow—and anonymous ones with a mask made of the infinity sign, creating a new race of super-heroes, with no real powers or special destinies. And when he appropriates stories of flying saucers, a subject so well-suited to escape and fantasy, it is to offer a minimum representation, with a set of somewhat deceptive plaster sculptures which, in spite of everything, stimulate our imagination by their intriguing forms—Comme une soucoupe qui ricocherait sur l’eau [Like a Saucer Ricocheting on Water](2011).

What should incidentally be underscored in this young artist’s praxis is his ability to move from one medium to another, without the slightest bother or apprehension. It is impossible to pigeonhole Julien Nédélec’s praxis in any one particular medium. In his work, an edition may actually be one sculpture, and a multiple may be a one-off. All so many multi-facetted combinations which tally well with the young man’s bubbling spirit. In the introductory notice for the book Feuilleté (2008), Jérôme Dupeyrat pointed out that Julien Nédélec “prefers to offer answers to questions that are not asked”. It would be hard to find a better formula than that. Lignes de train [Train Lines] is a perfect illustration. In this book, which was published in 2011, the artist had fun freehand drawing horizontal lines in a notebook on the Rennes/Nantes train ride, thereby offering a travel narrative that is, at the very least, off-kilter, and a topographical survey of the railway line between Rennes and Nantes, i.e. two proposals that are as useless as they are delightful! And when he proudly announces that Carré égal triangle [Square equals Triangle]—from the name of his exhibition at the ACDC gallery in 2011—, one wants just one thing, which is to believe him, even if we do not really know what he is trying to signify with this improbable equation.

 


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