Ben Thorp Brown

par Patrice Joly

Ben Thorp Brown présente au Jeu de Paume une exposition en trois parties qui décline ses préoccupations en matière d’empathie, sentiment difficile à définir — à ne pas confondre avec la compassion — et qui semble avoir du mal à s’imposer dans un monde livré à des démons individualistes et plus tenté par les théories transhumanistes que par des réflexes d’entraide. La déroutante vidéo Cura produite dans le cadre du programme Satellite suit les déambulations d’une tortue dans la célèbre maison VDL de Richard Neutra, construite selon des principes portés par des préoccupations en matière d’empathie assez proches de celles de l’artiste. En tentant de redonner de la légitimité et de la force à une pensée de l’utopie à laquelle on oppose systématiquement l’irrationalisme de ses prérequis quand ce ne sont pas les arguments irréfragables du darwinisme, l’artiste démontre que les forces qui sous-tendent l’empathie reposent sur une autre vision de l’histoire, à base de collaboration (entre les hommes bien sûr mais aussi avec les animaux, le vivant, la nature, les choses) qui remet à plat certains fondamentaux que l’on peut rendre responsables de nombre de dysfonctionnements sociétaux. Comme toute pensée utopique cependant, cette dernière soulève de nombreux questionnements que nous avons essayé de mettre en lumière dans cet entretien.

Il est fortement question d’architecture dans le film que vous présentez au Jeu de Paume, à travers la figure d’une tortue, animal représentatif de l’architecture s’il en est. Vous déplorez le fait que cette dernière n’offre plus cette possibilité d’interconnexion entre les humains qu’elle possédait autrefois lorsqu’elle était encore composée de matériaux naturels, poreux, et qu’elle s’est déplacée vers une fonction sécuritaire et de fait « cloisonnante » qui correspond aux profondes tendances individualistes de l’époque, bref, que les habitats sont devenus des sortes de coffres-forts pour humains. Cela ne vous empêche pas de défendre une vision plus empathique et de faire montre d’un grand optimisme, mais pensez-vous réellement que le futur sera plus favorable à l’endroit des habitants des grandes villes alors que les décennies à venir vont amener irrémédiablement une surconcentration de la population planétaire dans les grandes métropoles et, de fait, rendre plus difficile la mise en place de programme architecturaux plus respectueux du sensible, de l’interconnexion, de l’entraide, etc. ?

Je pense que c’est une question de priorités qui s’enracine essentiellement dans celle de la manière dont nous voyons les autres. Nous avons récemment pu être témoins d’exemples assez extrêmes de la façon dont le monde construit et le monde naturel entrent en conflit, qu’il s’agisse d’incendies, de la hausse des températures, d’ouragans ou d’autres drames plus directement du fait des humains comme au niveau de la sécurité des bâtiments — la tour Grenfell, notamment — , ou la persistance dans l’utilisation de tuyaux de plomb dans le réseau hydraulique dans des endroits comme Flynt, dans le Michigan (entre autres), qui cause d’importants problèmes de santé. Je considère qu’il s’agit là de phénomènes liés dans un monde qui perd de sa capacité à prendre soin les uns des autres et de lui-même. Pour chacun de ces exemples, nous pouvons désigner les causes spécifiques qui ont mené à ces scénarios, nous renvoyant souvent à des explications qui semblent hors de notre contrôle en tant qu’humains, cependant, cela m’intéressait aussi de spéculer sur un nouveau type d’empathie qui pourrait s’étendre entre les humains, le monde naturel et le monde des choses, modifiant le récit que nous nous racontons. J’ai essayé d’y parvenir par la fiction et j’ai imaginé un nouveau chapitre au mythe romain de la déesse Cura raconté du point de vue d’une tortue qui vit dans une maison d’architecte moderniste à Los Angeles, chapitre qui est une composante de mon projet L’Arcadia Center, une institution créée pour soutenir une communauté dans l’étude de ces questions.

Vous voulez opposer un autre récit à celui que pointent certains auteurs transhumanistes comme Yuval Noah Harari qui mettent en avant le dépassement des limites biologiques de l’être humain par sa contamination par les technologies et les algorithmes, option qui selon vous met en danger notre propension à l’empathie et à la collaboration. Mais ne pensez-vous pas qu’il soit déjà trop tard, que le cyborg (pour reprendre l’expression de Donna Haraway) est déjà en nous et que nous sommes déjà largement prothétisés et algorithmisés ?

Je pense que le récit dont je souhaite vraiment me démarquer est celui de la survie du plus fort que nous avons hérité de Darwin et qui a été utilisé à mauvais escient pour expliquer de façon inexacte le monde non humain, et, au sein de la société humaine, pour mettre en récit la place qu’y occupe l’individu en naturalisant un certain confort par l’injustice. Oui, nous sommes tous habités par les technologies mais je ne crois pas que ce soit une raison de penser que nous pourrions perdre nos capacités empathiques. Je pense que cela pourrait plutôt survenir en raison de la réduction de nos capacités à la résilience psychologique et à la gestion du stress dûe au fait de vivre dans des conditions de pénurie plus ou moins relatives. Je pense qu’aux États-Unis, cet effet pourrait être amplifié par la manière dont le système se reproduit, souvent en rendant les soins de santé difficiles d’accès, alors qu’en Europe, il y a peut-être davantage de systèmes en place pour réduire l’ampleur des différences sociales et économiques entre les gens. C’est une longue histoire que celle de la littérature transhumaniste et Harari n’en est pas l’exemple le plus extrême, mais l’une des idées qui m’a intéressé dans Homo Deus est celle de savoir si ces nouveaux humains qu’évoque l’auteur auraient les mêmes instincts de collaboration que les nôtres. Il suggère que l’une des capacités propres à l’humanité est celle d’habiter des fictions, pour le meilleur et pour le pire, et considère par là ce qui est la racine de nos instincts de collaboration.

Votre pratique touche à des questions fondamentales qui semblent mettre l’homme face à des choix assez cornéliens et plutôt risqués : la tentation technologique contre une certaine forme de renonciation et d’ascétisme pour  sortir du marasme vers lequel l’humanité semble se diriger. Sachant qu’il est parfaitement impossible d’augurer des rapports de force qui se mettront en place au sein des sociétés futures, et que l’humain dans sa grande majorité reste insensible aux arguments vertueux tant qu’il n’y est pas contraint plus ou moins fortement, ne pensez-vous pas qu’il est assez utopique d’imaginer une société qui se sensibilise d’elle même et que l’art puisse servir utilement cette « cause » ?

Un art qui ne laisserait aucune place à l’imagination d’un autre monde ne m’intéresserait pas. Cet autre monde peut bien sûr faire usage de matériaux et de formes familiers, la sculpture ou la peinture, par exemple, ou plus récents comme l’image en mouvement et la performance, mais je crois réellement que l’art peut nous transformer ainsi que, littéralement, la façon dont nous voyons, sentons et connaissons le monde. À bien des égards, le projet de L’Arcadia Center provient d’une idée plutôt sombre, celle de savoir si nos capacités empathiques collectives ont diminué au point que nous avons besoin de les pratiquer ; je pense donc que la dystopie est toujours proche de toute utopie.

Pour le philosophe Guillaume Logé, « les paradigmes au fondement de la modernité et de la postmodernité doivent quitter le devant de la scène, la logique de domination, à la source des déséquilibres, doit être remplacée par une logique collaborative. L’homme n’ambitionne plus de devenir maître et possesseur de la nature, mais stratège et diplomate. » On dirait que cette pensée, qui intègre largement la place de l’art dans cette idée de renouveler les paradigmes, est parfaitement en phase avec votre pratique, cependant ne faut-il pas, pour faire bouger les mentalités, créer des événements spectaculaires dans des lieux tout aussi spectaculaires ? Quelles seront les nouvelles nefs où seront exposés les chef d’œuvres de cette « renaissance sauvage », pour reprendre le titre de son dernier ouvrage, qui produira la nouvelle Joconde ? Les musées et / ou les centres d’art sont-ils les mieux placés pour propager ces nouvelles visions ?

Oui, je pense qu’il sera important, pour changer les mentalités, d’utiliser les outils du spectacle et les outils qui nous engagent, dans nos vies émotionnelles et affectives, à être plus critiques. Je pense que certains projets ont vraiment besoin d’un endroit spécial pour attirer les gens dans une nouvelle vision, et que ces endroits sont souvent difficiles d’accès. Je pense que les musées ont un avantage unique en ce sens qu’ils peuvent vraiment toucher un grand nombre de personnes de manière efficace, et qu’il y a donc beaucoup d’avantages à ce modèle.

Comment traduire cette exigence expérientielle dont vous vous réclamez, dans votre art ? Il n’est pas toujours facile de faire passer des messages forts dans une pratique sans que ces derniers prennent le pas sur la dimension esthétique des œuvres…

J’aime intégrer l’ensemble de l’expérience de l’exposition dans ma pratique, dans la lignée d’artistes qui ont développé le potentiel de l’exposition en tant que forme. Comme les expositions sont des manières très particulières d’incarner la connaissance dans un environnement spatial, je veux travailler avec ces aspects car ils modifient la façon dont le spectateur se sent dans un environnement donné, en considérant ces éléments comme une sorte de chorégraphie du visiteur. Mes expositions récentes ont intégré des éléments participatifs, invitant les visiteurs à s’engager dans une sorte de pratique, aux côtés d’éléments plus traditionnellement utilisés dans les espaces d’art contemporain qui produisent une expérience plus familière pour le visiteur. Je pense que différents visiteurs ont probablement vécu des expériences de l’œuvre très différentes : tandis que certains se sont autorisés à y participer, d’autres ont sans doute préféré rester à une certaine distance, celle du spectateur. La dimension esthétique est d’une importance capitale et sous-tend toute la participation incarnée, car ces sculptures, ces formes, ces images et ces sons sont tous critiques pour le spectateur dans son appréhension et sa compréhension du monde.

1 Guillaume Logé, Renaissance sauvage, Paris, Puf, 2019.

Toutes les images : Ben Thorp Brown, Cura, 2019. Vidéo. Coproduction : Jeu de Paume, Paris ; CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux ; Museo Amparo, Puebla © Ben Thorp Brown.


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