Les nouvelles architectures des Frac

par Christophe Le Gac

Un vieil antagonisme

A priori, un fonds régional d’art contemporain se doit de tutoyer l’expérimentation. Espace hybride entre musée, factory, réserve, médiathèque et lieu de rencontres publiques, un Frac est un programme on ne peut plus séduisant. Tout architecte souhaite s’attaquer à ce genre de défi et, par la même occasion, à la déjà très longue histoire des édifices dédiés aux œuvres conservées et exposées.
Depuis les Lumières et l’invention du musée public [1], l’antagonisme entre l’architecture des lieux de diffusion de l’art (musées, galeries, centres d’art…) et la manière de montrer des œuvres d’art dans ces mêmes endroits, alimente les débats. Dans l’histoire récente, le Solomon R. Guggenheim Museum de New York fait figure d’exemple. Cristallisation de toutes les tensions entre milieu de l’art et monde de l’architecture, ce bâtiment, dessiné par le non moins polémique Frank Lloyd Wright, pose les bases de la problématique inhérente à ces projets. Quelles sont les limites de l’architecte ? Doit-il s’effacer ou s’affirmer vis-à-vis de l’artiste ? Quelle position doivent adopter les maîtres d’ouvrage face à ces bâtiments devenus, souvent, des vecteurs de communication avant d’être des outils au service des artistes ? L’actualité des Fracs offre un panel d’hypothèses et éclaire ces interrogations.

Le Frac Bretagne : un monolithe fragmenté de l’intérieur

Situé dans un quartier récent, au pied d’un parc en légère pente, le bâtiment du Frac Bretagne s’érige tel un monolithe gris et noir, presque brut et fermé sur lui-même. Le projet de l’agence Odile Decq & Benoît Cornette joue sur sa dialectique préférée : l’opposition entre le rouge et le noir. L’intérieur de l’établissement semble sculpté telle une œuvre de Balkenhol. L’auditorium, la banque d’accueil, la casquette au-dessus de la toiture-terrasse, la faille centrale qui divise l’édifice en deux grandes entités réservées aux expositions et laisse place à un grand atrium offrent des volumes aux angles saillants et obligent le visiteur à circuler et à découvrir, d’abord, le geste de l’architecte. Malgré une bonne hauteur sous plafond et des murs blancs, les mille mètres carrés des trois galeries peinent à former des white cubes. Ces salles sont les résidus des opérations de fragmentation de l’architecte. Elles ne donnent pas le sentiment d’avoir été pensées comme des espaces neutres où toutes les scénographies sont envisageables. Pourtant, depuis quelque temps, Odile Decq expose ses travaux en galerie, ce qui est censé la sensibiliser davantage à l’exercice de l’accrochage.

Le Frac Besançon : le pixel franc-comtois made in Japan

Exposés à Bordeaux [2], les petits dessins, les plans, la maquette de l’architecte japonais Kengo Kuma ne traduisent pas du tout le discours sur le temps et la notion de « torii » du maître d’œuvre. L’entretien vidéo, mené par la directrice des lieux, Sylvie Zavatta, aide à les comprendre. La pratique du lieu s’avère des plus essentielle. Tout en longueur, les façades en bardage faussement à claire-voie de la cité des arts se composent de panneaux de bois posés à l’horizontale (le Frac) et à la verticale (le Conservatoire). L’architecte les nomme « pixels ». Ce principe se retrouve sur la toiture avec une alternance de panneaux photovoltaïques et de vides. Le tout apporte une indiscutable qualité de lumière à l’intérieur.
Un vide central oriente le visiteur vers l’entrée du Frac où une salle des pas perdus l’accueille. Le cahier des charges imposait la préservation d’un entrepôt à la structure poteau-poutre-plancher remplie de briques rouges. Bonne idée. Ce beau volume moderne offre de spacieux espaces d’exposition où tout est possible sans être exclusivement réservé aux artistes contextuels.

Kengo Kuma & Associates / Archidev, Cité des arts - Frac Franche-Comté, Besançon, 2012. Photo : Nicolas Waltefaugle.

Kengo Kuma & Associates / Archidev, Cité des arts – Frac Franche-Comté, Besançon, 2012. Photo : Nicolas Waltefaugle.

Le Frac PACA : Kengo Kuma en béton, verre et acier

Après la quiétude de Besançon, Kengo Kuma affiche clairement toutes les contraintes inhérentes à la parcelle étroite et triangulaire retenue par la région PACA. Enfin presque, puisque les façades tentent d’annihiler cette complexité par l’emploi d’un même motif — un élément de verre translucide accroché aux façades par une structure en acier galvanisé — ce qui n’est pas du meilleur effet. Certes, l’équation à résoudre n’était pas simple. Le bâtiment se situe au croisement de deux quartiers opposés : côté port, s’érigent des bureaux aux façades rideaux si caractéristiques du style corporate ; côté ville, le quartier populaire de la Joliette, composé d’une population qu’aimeraient sensibiliser les élus, semble reculer devant le nouveau Frac. Nous sommes loin des images de synthèse du concours où les façades scintillaient de légèreté et devaient rapprocher les deux secteurs au lieu de les éloigner. Heureusement, l’intérieur fonctionne mieux. Tout en circulation et différences de niveaux, dans un vocabulaire architectonique assez brut, composé de béton, d’acier, de grillage, de néons et de verre, les différents niveaux suggèrent les ambiances du Palais de Tokyo.

Le Frac Centre : une chimère orléanaise turbulente

Voilà enfin sorti de terre le nouveau bâtiment, ou plutôt le nouveau contexte d’installation des espaces d’exposition dédiés à l’architecture la plus expérimentale des soixante dernières années. Depuis la nomination au concours en 2006 de l’agence Jakob + MacFarlane comme maître d’œuvre, les heureux visiteurs et participants aux différentes rencontres d’Archilab attendaient avec impatience ces fameuses « turbulences ». Cette nouvelle architecture incarne tous les enjeux de la collection du Frac Centre orientée sur l’interaction de l’art, de l’architecture et du design, et hantée par les utopies / dystopies de la seconde avant-garde du XXe siècle. Véritable architecture-installation préconstruite en atelier et totalement dessinée numériquement [3], ce nouveau signal urbain orléanais gère les flux et répartit les visiteurs dans de nombreux espaces. L’exposition des collections permanentes se déploie dans des espaces bas de plafond mais sur plus de trois mille mètres carrés.
L’intelligence de la scénographie labyrinthique traduit l’esprit des projets présentés : la perte d’inscription du corps dans des volumes programmés pour ne plus durer. À l’extérieur, ce phénomène inexorable de dématérialisation générale s’exprime par la mise en place d’une interface dynamique, programmable, composée de diodes signée Electronic Shadow.

Jakob + MacFarlane, Les Turbulences - Frac Centre, Orléans, 2013. Photo : Nicolas Borel - Jakob + MacFarlane.

Jakob + MacFarlane, Les Turbulences – Frac Centre, Orléans, 2013. Photo : Nicolas Borel – Jakob + MacFarlane.

Le Frac Nord-Pas de Calais : du Lacaton-Vassal dans le texte

Plus d’espace égale plus de possibilités. Voici la maxime d’Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal, et ce depuis leurs débuts fracassants dans le monde de l’habiter avec la mythique maison Latapie en 1993. À Dunkerque, les architectes décident de cloner le dernier vestige des Ateliers et Chantiers de France : la Halle AP2 – Atelier de Préfabrication n°2. Une aubaine pour les locataires (œuvres et humains). 1 308 + 1 812 mètres carrés (la halle AP2) de lieux d’exposition, 2 798 mètres carrés de réserves, un espace de routage des œuvres, une multitude d’« espaces publics » à coloniser par les artistes et les observateurs. Sans être autoritaires, à la différence notamment de ce qui a pu être fait au Frac Bretagne, les architectes ont su marquer et développer leur écriture personnelle dès le détournement du programme lors du concours et ce jusqu’à l’utilisation d’une membrane bioclimatique transparente en façade. Maints espaces contraints dans des boîtes (réserves et salles d’expositions) et espaces ouverts (circulations, plateaux, salles d’expositions) s’agglomèrent sur les six niveaux du bâtiment au gabarit identique de son jumeau historique. Comme le souligne Anne Lacaton :

« Le double existait déjà en réalité, il fallait donc faire l’original. »

En conclusion, l’on peut voir les architectes comme des graphistes proposant deux cas de figure : soit ils laissent vivre les blancs et mettent en valeur les œuvres reproduites, le tout articulé par un choix approprié de typographies, soit leur motif graphique ultra-présent brouille la lecture des reproductions et la monographie censée être au service de l’artiste devient uniquement celle du graphiste. À bon entendeur.

  1. Afin de présenter les collection de peintures et de sculptures du roi au peuple et en complément des bibliothèques / galeries d’exposition à usage privé : les cabinets de curiosité.
  2. L’exposition « Nouvelles architectures, Fonds régionaux d’art contemporain » s’est déroulée du 17 septembre au 17 novembre 2013 au centre d’architecture Arc en rêve de Bordeaux. Elle a été créée par le Centre Pompidou en partenariat avec Platform dans le cadre des trente ans des Frac. Les six projets des Frac dits de « nouvelle génération » sont présentés sous forme de maquettes au style « promoteur », de dessins de recherche des architectes, de plans, de photographies de chantier et d’entretiens filmés avec les futurs responsables des lieux et les maîtres d’ouvrage. Un catalogue éponyme, édité par les éditions HYX, enrichit l’exposition.
  3. Le Building Information Modeling (BIM), en français « modélisation des données du bâtiment » ou « maquette numérique », est un fichier numérique en 3D qui regroupe toutes les informations sur et entre tous les objets (murs, planchers, fenêtres, escaliers, etc.) du projet. À partir de l’esquisse des architectes et pendant toute la durée de la construction, chaque modification est automatiquement répercutée sur l’ensemble du projet en un seul clic. Ce processus de modélisation du projet architectural en temps réel s’inspire des modèles en vigueur dans l’aérospatiale et ouvre la voie à notre devenir post-humain.
    frac-centre \ JAKOB + MACFARLANE \ BIMx

New FRAC Architecture

An Old Antagonism

On the face of it, a regional contemporary art collection (FRAC) is bound to be on familiar terms with experimentation. As a hybrid space, somewhere between museum, factory, reserve, media centre and an arena for public meetings, a FRAC is an extremely seductive programme. All architects are keen to grapple with this kind of challenge and, at the same time, with the already very long history of buildings dedicated to works that are conserved and exhibited therein.
Since the Enlightenment and the invention of public museum [1], the antagonism between the architecture of places diffusing art (museums, galleries, art centres…) and the way of showing artworks in these same venues has fuelled debate. In recent history, the Solomon R. Guggenheim Museum in New York offers a fine example. As a crystallization of all the tensions between the art world and the world of architecture, this building, designed by the just as controversial Frank Lloyd Wright, posits the bases of the various issues inherent in these projects. What are the architect’s boundaries? Should he be self-effacing or assertive in relation to the artist? What position should be adopted by contracting authorities in the face of these buildings which have often become communication vectors before being tools at the service of artists? The current state of the FRACs offers a range of hypotheses and sheds light on these questions.

The FRAC Bretagne: a monolith fragmented from within

Located in a newish neighbourhood, at the foot of a slightly sloping park, the FRAC building rises up like a grey and black monolith, almost rough, and closed in on itself. The project of the Odile Decq & Benoît Cornette agency plays on its favourite dialectic: the contrast between red and black. The establishment’s interior seems to be sculpted like a Balkenhol work. The auditorium, the reception desk, the cap above the roof-terrace, the central “crack” that splits the building into two large entities earmarked for exhibitions, and leaves room for a large atrium, all offer volumes with salient angles, and force visitors to move about and discover, first of all, the architects’ gesture. Despite a decent ceiling height and white walls, the 1000 sq.m. of the three galleries have trouble forming white cubes.
These rooms are the remainder of the architect’s fragmentation operations. They do not give the feeling of having been conceived as neutral spaces where all kinds of sets can be imagined. But, for some time, Odile Decq has been exhibiting her works in galleries, which is meant to create greater awareness about the exercise of hanging shows.

The FRAC Franche-Comté: the “made in Japan” pixel

On view in Bordeaux [2], the small drawings, plans and maquette of the Japanese architect Kengo Kuma do not at all convey the discourse on time and the notion of torii of the prime contractor. The video interview, conducted by FRAC director Sylvie Zavatta, helps us to understand them. The praxis of place turns out to be quintessential. With an emphasis on length, the city of arts façades with their false-lattice cladding are made up of horizontally set wooden panels (for the FRAC) and vertical panels (for the Conservatory). The architect calls them “pixels”. This principle recurs on the roof with alternating photovoltaic and empty panels. The whole brings an indisputable quality of light inside. A central void steers visitors towards the FRAC entrance, where a waiting room awaits them. The specifications stipulated the preservation of a warehouse with its post-beam-floor structure filled with red bricks. A good idea. This beautiful modern volume offers spacious exhibition areas where everything is possible without being exclusively reserved for contextual artists.

The PACA FRAC: Kengo Kuma in concrete, glass and steel

After the peace and quiet of Besançon, Kengo Kuma clearly displays all the restrictions inherent to the narrow, triangular parcel earmarked by the PACA region. Well, almost, because the façades try to do away with this complexity by the use of the same motif—a translucid glass element affixed to the façades by a galvanized steel structure—which is not the most effective. To be sure, the equation to be solved was not simple. The building stands at the crossroads of two contrasting neighbourhoods: on the port side, there are offices with curtain façades so typical of the “corporate” style; on the city side, the working-class La Joliette neighbourhood, made up of a population whose (cultural) awareness the elected officials would like to raise, seems to retreat before the new FRAC.
We are far from the computer generated images of the competition, where the façades sparkled with levity and were meant to bring the two sectors together instead of removing them from one another. Luckily, the interior works better. Circulation everywhere, and differences in levels, in a somewhat rough architectonic vocabulary, made of concrete, steel, wire fencing, neons and glass, the different floors suggest the atmospheres of the Palais de Tokyo.

Kengo Kuma & Associates, Frac PACA, Marseille, 2012. Photo : Xavier Zimmermann / Frac PACA Commande du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Kengo Kuma & Associates, Frac PACA, Marseille, 2012. Photo : Xavier Zimmermann / Frac PACA Commande du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

The FRAC Centre: a turbulent chimaera in Orléans

Finally the new building has emerged, or rather the new installation context for exhibition areas devoted to the most experimental architecture of the last 60 years. Since the nomination in the 2006 competition of the Jakob + MacFarlane agency as prime contractor, fortunate visitors to and participants in the different ArchiLab meetings were impatiently awaiting these famous “turbulences”. This new architecture embodies all the challenges of the FRAC Centre collection oriented towards the interaction between art, architecture and design, and haunted by the utopias/dystopias of the second 20th century avant-garde.
Nothing less than an architecture-installation prefabricated in workshops and completely digitally designed [3], this new urban signal in Orléans manages the various flows and distributes visitors in lots of spaces. The exhibition of the permanent collections is developed in low-ceilinged areas but over more than 3000 sq.m. The intelligence of the maze-like sets conveys the spirit of the projects on view: the loss of inclusion of the body in volumes programmed not to last any longer. On the outside, this inexorable phenomenon of de-materialization is expressed by a dynamic, programmable interface, composed of diodes signed Electronic Shadow.

The FRAC Nord-Pas de Calais: some original Lacaton-Vassal

More space equals more possibilities. This is the maxim of Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal, and this since their resounding entry into the world of habitats with the mythical Latapie house in 1993. In Dunkirk, the architects decided to clone the last vestige of the Ateliers et Chantiers de France: Hall AP2 – Prefabrication Workshop no. 2. A windfall for the tenants (works and human beings alike). 1,308 + 1,812 sq.m. (hall AP2) of exhibition spaces, 2,798 sq.m of reserves, an area for sorting works, a host of “public areas” to be colonized by artists and onlookers. Without being authoritarian, unlike, in particular, what might have been done at the FRAC Bretagne, the architects have managed to mark and develop their personal style, since appropriating the programme at the competition, and this to the point of using a transparent bioclimatic membrane on the façade. Lots of spaces squeezed into boxes (reserves and exhibition rooms) and open spaces (circulation, sets, exhibition rooms) are brought together on the six levels of the building with its scale identical to its historic twin. As Anne Lacaton emphasizes:

« the double already actually existed, so we had to make the original. »

Lacaton & Vassal, Vue nocturne du projet Frac Nord-Pas de Calais/AP2, Dunkerque, 2010. Photo : Cabinet d’architectes Lacaton & Vassal.

Lacaton & Vassal, Vue nocturne du projet Frac Nord-Pas de Calais/AP2, Dunkerque, 2010. Photo : Cabinet d’architectes Lacaton & Vassal.

In conclusion, one can see architects as graphic designers proposing two examples: either they let the blanks live and accentuate the works reproduced, with everything organized by an appropriate choice of type settings, or their ultra-present graphic motif blurs the reading of the reproductions, and the monograph supposed to be at the service of the artist becomes simply that of the graphic designer. You’ve been warned.

  1. In order to present the king’s collection of paintings and sculptures to the people and complementing libraries and exhibition galleries for private use: cabinets of curiosities.
  2. The exhibition “Nouvelles architectures, Fonds régionaux d’art contemporain” was held from 17 September to 17 November 2013 at the Centre d’architecture Arc en rêve in Bordeaux. It was created by the Centre Pompidou in partnership with Platform as part of the 30 Years of FRACs. The six projects of the so-called “new generation” FRACs are presented in the form of “promoter”-style maquettes, architects’ research drawings, plans, site photographs and filmed interviews with future administrators of the premises and the contracting authorities. A catalogue with the same title, published by Editions HYX, enhances the show.
  3. Building Information Modeling (BIM), or the “digital maquette”, is a 3D digital file which includes all the information on and between all objects ( walls, floors, windows, stairs, etc.) of the project. Based on the architects’ sketches and throughout the whole construction, each alteration is automatically echoed in the entire project, with a single click. This modelling process for the architectural project in real time is inspired by models being used in the aerospace industry and opens up the way to our post-human future.
    frac-centre \ JAKOB + MACFARLANE \ BIMx
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