Tarkos poète

par Patrice Joly

Cipm Marseille, Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 19.02 – 15.05.2022

Maison de la poésie, Paris, 11.03.2022

La poésie, me semble-t-il, doit sortir de ses refuges agricoles, elle est une activité publique qui doit retrouver sa place parmi les autres activités1.

Christophe Tarkos

Disparu précocement à l’âge de 41 ans, Christophe Tarkos a laissé une œuvre foisonnante et tellement précurseur qu’elle continue de devancer de son audace et son inventivité nombre de nos contemporains. Il était légitime que les deux institutions marseillaises – le Centre international de la poésie de Marseille et le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur – lui consacrent deux expositions d’ampleur. Le CipM de manière tout à fait logique pour celui qui a fait de Marseille sa ville de résidence et y a développé l’essentiel de ses gestes poétiques ; le Frac pour posséder un ensemble conséquent de ses calligrammes. La maison de la poésie de Paris s’est associée à cet hommage avec la production d’une soirée dédiée à la lecture d’extraits de l’ouvrage Le Kilo et autres inédits, édité à l’occasion de cette double manifestation marseillaise et qui nous permet de mesurer la surabondance productive du poète phocéen. Les deux institutions, ne se sont pas réparti la tâche en mettant en avant leurs possessions respectives – les dessins pour l’une ; les écrits, les lettres et les documents de tous ordres pour l’autre –, mais ont décidé de mixer indifféremment œuvres littéraires, documents d’archives, vidéos et autres œuvres inclassables d’un poète qui s’est largement affranchi de l’espace de la page pour déployer une inventivité tous azimuts. Les architectes de la manifestation sont Michaël Battala, le nouveau directeur du centre marseillais – qui n’a pas ménagé ses efforts pour que cette dernière puisse avoir lieu, réunissant de nombreux prêts en provenance de tous les collectionneurs, amis et admirateurs de Tarkos –, ainsi que les deux commissaires David Cristoffel et Alexandre Mare, qui ont œuvré pour réunir l’imposante masse d’inédits qui compose Le Kilo.

Vue de l’exposition Tarkos poète au Frac PACA

L’espace du CipM, un peu engoncé entre les murs de pierre de la Vieille Charité, accueille de fait un ensemble fourni d’écrits, de revues, d’affiches, de dessins et de vidéos. L’accent y est ainsi mis sur l’aspect protéiforme de la production du poète, qui, bien avant que les questions d’interdisciplinarité n’envahissent les espaces de la critique et de la pratique artistique, se déployait chez lui de manière empirique. L’artiste s’essayant à de nombreuses formes d’activation du langage, de sa déclamation en live à ses multiples mises en scène. Tarkos ne s’est pas contenté d’écrire des poèmes qui, à eux seuls, auraient suffi à lui assurer un retentissement certain dans le petit monde de la poésie tant les ruptures stylistiques et formelles qu’il y met en œuvre sont bluffantes. Il n’a eu de cesse de vouloir activer ses écrits par des formes diverses, avec lesquelles ces derniers sont lus, scandés, joués, sonorisés, dessinés, raturés, surlignés.

Le poète s’est par ailleurs largement adonné à la vidéo, non seulement pour archiver et enregistrer ses lectures mais aussi en tant que vidéaste à part entière – ayant vite compris ce qu’il pouvait tirer en terme d’élargissement de la performance filmée de l’usage de la caméra. La projection, en fond de salle, de l’intervention de Tarkos en ce même espace du CipM, vidéo quelque peu « jaunie » par les ans, permet de nous faire revivre le phrasé très aérien de l’auteur, ses hésitations, son absence absolue de cabotinage. Il nous fait plonger dans un univers ludique et enjoué, dans sa cuisine littéraire, lui qui aimait à malaxer la langue, la « pâte mot » – comme il aime à la décrire dans une de ses performances – dans tous les sens et doubles sens. L’exposition au CipM nous fait également découvrir un poète féru de correspondance, qui n’hésite pas à s’adresser à ses héros littéraires de l’époque de manière presque intrusive, tant dans le but de se faire connaître de ses pairs que de déployer un plaisir véritable à échanger des missives. Cet amour pour les courriers ne se résolvait pas uniquement en l’hameçonnage de ses congénères (en précurseur de notre très contemporain phishing…). Certaines de ses bafouilles, recueillies dans le fameux Kilo sont de véritables petits bijoux de prose protocolaire. Les lettres qu’il adresse à son agent immobilier, par exemple, renvoient à l’absurde d’un formalisme de la politesse qu’il prend visiblement plaisir à délayer à l’infini2.

Tarkos, 1 quai 13002, Pascal Doury (ed.), L’Encyclopédie des images,
09/1996, 14,5 x 21 cm, offset, 16 pages.

La poésie de Tarkos prend corps dans un réel extraordinairement riche en matière d’absurde, de redondances et d’impasses : il sait débusquer l’ubuesque à tous les coins de rue – ou, plutôt, à tous les non coins de rue, comme dans cette vidéo hilarante où il explique qu’étant donné qu’il n’existe qu’un seul numéro sur le quai François Mauriac : le 11, qui est l’adresse officielle de la BNF, le courrier de cette dernière arrive chez des particuliers tandis que celui des particuliers arrive à la BNF3… Mais c’est indéniablement à Perec que ce fanatique de l’inventaire nous fait penser, lui qui, entre autres, a créé le Conservatoire international de la Liste. Une création qui n’aurait pas déplu à l’auteur de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, qui ne possédait peut-être pas cette petite dose d’humour qui singularise le Marseillais d’adoption. La soirée à la maison de la poésie de Paris, le 11 mars dernier, fut l’occasion de réunir un sextet d’aficionados – mix de célébrités parisiennes de la scène (Bertrand Belin) et de jeune pousse marseillaise (Laura Vazquez), emmenés par l’admiratrice et compagne de route des débuts, Liliane Giraudon – qui rendit grâce, avec panache, à la géniale prolixité du poète4.

1 Le Kilo et autres inédits, édition établie par David Christoffel et Alexandre Mare, P.O.L, février 2022.

2 Op cit, « Lettre à Jacques Toubon du 29 septembre 1993 », p534.

3 « 101 quai de la gare », (jardin restaurant Mimando Paris 1997) présentée au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

4 « Les Inédits de Tarkos – II », avec Bertrand Belin, Liliane Giraudon, Cécile Mainardi, Thierry Raynaud, Patrick Varetz & Laura Vazquez, Maison de la poésie, Paris.

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Image en une : Laura Vasquez lisant un extrait du « Kilo »  pendant la soirée dédiée à Christophe Tarkos le 11 mars à la Maison de la poésie de Paris.

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