Monumenta / Le Leviathan d’Anish Kapoor : pour une expérience inversée

par aurelie tiffreau

Monumenta /Le Leviathan d’Anish Kapoor
Pour une expérience inversée, par Aurélie Tiffreau

Anish Kapoor a plusieurs fois exprimé son désir de voir la visite de Leviathan débuter par la découverte de l’intérieur de l’œuvre. Si le spectateur opérait différemment, en quoi son expérience en serait-elle perturbée ?

L’entrée dans la nef nécessite quelques minutes de familiarisation avec cette énorme structure gonflable couleur aubergine. Après s’être approché au plus près de cette forme intrigante, avoir frôlé ses courbes et être passé sous ses arches, le spectateur se dirige naturellement vers l’escalier d’honneur pour tenter d’en avoir une vision d’ensemble. Comme à l’extrémité de chaque aile de la nef, il se trouve face à une énorme sphère, semblable au ballon d’une montgolfière couchée. Mais du sommet de l’escalier, d’où l’on peut également apercevoir les excroissances latérales de l’œuvre, elle évoque plutôt un zeppelin dont l’écrin de la nef constituerait le hangar. La célèbre photographie de Léon Gimpel intitulée Le Dirigeable Ville de Bruxelles en cours de gonflement à Issy-les-Moulineaux vient à l’esprit et l’œuvre de Kapoor nous transporte pour un instant au début du XXe siècle. Se placer au sommet de l’escalier est symptomatique de la volonté de la part du visiteur de prendre littéralement du recul, de tenter d’embrasser l’œuvre du regard pour ne plus l’éprouver physiquement comme c’est le cas lorsqu’il se trouve à ses pieds. En raison de sa monumentalité et de la façon dont elle se développe dans l’espace, il est impossible d’en avoir une vue d’ensemble. En la parcourant, le spectateur reconstitue mentalement sa forme trilobée, de manière plus ou moins précise. Comme l’expliquait Merleau-Ponty dans La Phénoménologie de la Perception à propos du cube, l’unité de l’objet est pensée et non pas éprouvée : c’est uniquement l’esprit qui permet de visualiser la forme de l’œuvre.


Puis vient le moment tant attendu de l’entrée dans le ventre de la bête. Le passage du dehors au dedans se fait par un tourniquet qui marque véritablement l’ingestion en faisant ressentir physiquement au spectateur un engloutissement progressif. Une fois à l’intérieur, le premier choc vient de l’adaptation au niveau de luminosité beaucoup plus faible et à la couleur rouge foncé qui baigne l’antre. La chaleur, dégagée par l’afflux de spectateurs dans ce lieu somme toute confiné — malgré ses 35 mètres de hauteur — ainsi que la pression de 300 pascals, augmentent un peu plus la sensation d’enfermement. L’impression de se trouver dans le ventre d’un monstre mythique gigantesque est prégnante et se voit renforcée par le fort écho de la cavité. Le regard est ensuite attiré par trois alvéoles situées en hauteur. Inaccessibles, elles ouvrent sur un espace mystérieux que nous déduisons être, par notre connaissance de la forme de la structure, l’intérieur des trois sphères. La matière textile qui tapisse la pièce est si fine qu’elle laisse filtrer la lumière provenant de la verrière du Grand Palais. Cette peau apparaît donc comme une membrane vivante et palpitante et il nous semble voir les alvéoles se contracter comme autant de ventricules. Toute la poétique d’Anish Kapoor est là et pourtant, une certaine frustration naît de la comparaison avec d’autres réalisations qui perturbaient de manière plus violente nos repères physiques. Ainsi , présentée en 2008 au musée Guggenheim de Berlin, était constituée d’une coque en acier partiellement visible. À son extrémité, le spectateur était confronté à un trou noir, ou plutôt un vide noir, velouté et insondable, qui semblait l’attirer à lui et vouloir le faire sombrer dans ses profondeurs. Rien de tel avec le Leviathan qui propose en son sein une expérience relevant plutôt de la contemplation.

Il est probable que connaître au préalable la forme générale de l’œuvre influe sur la perception que le spectateur a de son intérieur : il ne se laisse plus aller à une simple observation mais tente de se projeter dans l’espace en reconstituant mentalement la structure. Cependant l’ordre de la visite n’interfère en rien avec la capacité de cette œuvre à faire vivre deux expériences d’ordre physique et phénoménologique totalement différentes, l’une liée à la marche et l’autre à la contemplation.


 

MONUMENTA 2011 – ANISH KAPOOR, du 11 mai au 23 juin 2011, Nef du Grand Palais – Porte principale 
Avenue Winston Churchill 75008 Paris.


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