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Trois expositions associées au Festival de Toulouse

par Stefania Meazza

Cuesta Verde, Rémi Groussin, Pavillon Blanc, Colomiers, 24 mai – 30 août 2014.
Mères austères – Austerity mums, Sven’t Jolle, BBB centre d’art, 24 mai – 12 juillet 2014.
Du temps à l’ouvrage, Jean Denant, Lieu Commun, 24 mai – 12 juillet 2014.

Le Festival international d’art de Toulouse propose depuis 2013 une programmation majoritairement axée sur des artistes internationaux, peu connus en France. Parallèlement à ces expositions, se déroulant dans des lieux patrimoniaux du centre ville, quelques unes des structures toulousaines de l’art contemporain, réunies dans le parcours « A comme Anaconda» présentent des monographies d’artistes jeunes, peu exposés ou singuliers, complémentaires à celles du parcours officiel.

Rémi Groussin, jeune artiste toulousain, est l’invité du Pavillon Blanc, centre d’art de Colomiers, pour une exposition qui questionne les limites poreuses entre la fiction et la réalité. Les travaux qu’il présente sont récents, quasiment tous conçus pendant sa résidence chez Nekatoenea, à Hendaye.
Désert, une sorte de forêt de totems contemporains, convoque des atmosphères propres aux films de science-fiction des années 1980. L’installation est composée de tasseaux de bois, tenus par des sacs de sable, sur lesquels sont appliqués des néons. L’ensemble est recouvert de film à bulles. La perception du visiteur est troublée par un effet d’optique et par la lumière spectrale projetée dans la salle. 
Dans Sl’alom, film réalisé à partir de captations opérées par l’artiste pendant ses déplacements, des images étranges défilent, baignées d’une lumière crépusculaire artificielle, obtenue à l’aide du procédé cinématographique de la « nuit américaine »: un paysage de montagne depuis un télésiège, une ville américaine, un parc d’attractions, un dirigeable qui flotte dans le ciel… Le rythme est lent et méditatif, ce qui génère des visions troublantes.

Lost in Jin Ling, 2014. Rémi Groussin, exposition Cuesta Verde au Pavillon Blanc. Fresque sur plaque de contreplaqué et poulies ; dessin de brulures au briquet. Dimension 300 x 150 cm. Co production Le Pavillon Blanc – Festival international d’art de Toulouse. Photo © Yann Gachet

Lost in Jin Ling, 2014. Rémi Groussin, exposition Cuesta Verde au Pavillon Blanc. Fresque sur plaque de contreplaqué et poulies ; dessin de brulures au briquet. Dimension 300 x 150 cm. Co production Le Pavillon Blanc – Festival international d’art de Toulouse. Photo © Yann Gachet

Le dialogue constant avec les techniques et les atmosphères du cinéma est évident au fur et à mesure que l’on progresse parmi les pièces présentées qui, chacune à sa manière, intègrent le visiteur dans une narration personnelle : un ciel de carton étoilé en guise de toile de fond (La guerre des étoiles), une structure en pierre incrustée d’huîtres qui évoque une légende sur le château d’Abbadie (où Rémi Groussin a été invité pour sa récente résidence, L’âge de Pierre I), un personnage au semblant de bonhomme de neige qui attend sur un socle à roulettes (L’âge de Pierre II)…
Toute l’exposition peut faire penser à un studio de cinéma, où l’envers du décor est laissé visible, ainsi que les outils qui servent à fabriquer une fiction. Cette ambigüité entre plateau de tournage et espace d’exposition est clairement énoncée par le titre de l’exposition, Cuesta Verde, nom du quartier où se déroule l’action du film Poltergeist, et en même temps lieu mythique de magie et de forces surnaturelles.
Point de fiction pour « Mères austères – Austerity mums », monographie de l’artiste belge Sven’t Jolle au BBB centre d’art. Et si le mot austérité fait immédiatement ressurgir des souvenirs liés à la situation politique actuelle, c’est sa signification étymologique que l’artiste emploie dans ses sculptures. Les sept groupes sculpturaux, en résine ou plâtre teinté, empruntent le langage formel propre à l’art des années 1920, de Julio Gonzales à Christoph Voll en passant par le Bauhaus.

Sven't Jolle, "Mères austères - Austerity mums", vue d'exposition, crédit photo: Sven't Jolle

Sven’t Jolle, « Mères austères – Austerity mums », vue d’exposition, crédit photo: Sven’t Jolle

L’aspect sévère des sculptures est accentué par le choix de la thématique, classique, de la femme à l’enfant, que Sven’t Jolle adopte toutefois en proposant une nouvelle forme. Il délaisse ainsi les sublimations religieuses pour épouser une vision poignante, mais sobre, de la maternité et de l’enfance : des femmes alourdies par le travail, émaciées par la fatigue, sont accompagnées d’enfants inexpressifs, qui partagent l’abattement et l’exténuation de leurs mères.
Ces sculptures trouvent leur contrepoint dans d’autres objets, qui trônent au milieu de l’espace d’exposition. En plastique coloré (partageant toutefois avec les autres pièces le même aspect sableux, consommé par le temps et l’usure), ils nous renvoient directement à l’enfance et, notamment, à la vie quotidienne des enfants des sans papiers accueillis dans des centres pour immigrés. C’est ici que le cercle se referme : le style austère de ces figures, renvoyant à la fois au vocabulaire de la sculpture du passé et à la souffrance des personnages représentés, contient une force dénonciatrice par son allusion à l’actualité. Cela est mis en exergue par le titre, qui fait avant tout référence à un blog, tenu par l’épouse d’un cadre de la City londonienne, se plaignant de son train de vie fabuleux modéré par la crise économique de 2008.
C’est à ce moment que l’artiste dévoile son sourire amer et sardonique. Avec un humanisme inconnu par tant d’artistes dits engagés, Sven’t Jolle pointe, à travers ses œuvres, une situation sociale et politique qui rappelle fortement celle que les artistes cités ont vécu il y a 80 ans. Ainsi, c’est à la plus traditionnelle des missions de l’art, la dénonciation, que Sven’t Jolle contribue avec ses œuvres intelligentes, subtiles et justes.

Jean Denant "Du temps à l'ouvrage", vue d'exposition, crédit photo: © Nicolas Brasseur, Festival International d'Art de Toulouse 2014.

Jean Denant « Du temps à l’ouvrage », vue d’exposition, crédit photo: © Nicolas Brasseur, Festival International d’Art de Toulouse 2014.

Lieu Commun consacre une exposition à Jean Denant, jeune artiste sétois qui, intervenant directement sur l’espace d’exposition en y déployant un vocabulaire plus proche du domaine de l’architecture, en questionne la nature et la fonction. Le visiteur demeure, dès l’entrée, au milieu d’un tas de débris, morceaux de béton, tasseaux de bois, monticules de terre, plantes chétives et poussiéreuses. Après avoir franchi cet espace, qui pose les éléments essentiels de l’exposition, il peut déambuler au rez-de-chaussée, où des cimaises ont été déplacées afin d’obtenir un espace fluide. En guise de décor provisoire, les peintures sur plaques de Placoplâtre dressent un portrait singulier, précaire, d’une ville type, constituée de pavillons en construction, de chantiers en cours : architectures banales, typiques des zones périurbaines. Le va-et-vient entre végétation et éléments construits, introduit par le terrain vague à l’entrée, est repris par la grande gravure sur contreplaqué noir qui s’insinue parmi les vues urbaines.
Au premier étage, l’artiste ne cesse pas sa métamorphose de l’espace : la lumière s’intensifie et l’ampleur de la pièce contribue à renforcer le sentiment de vide et le contraste avec le reste de l’exposition. Sur deux cimaises, des formes géométriques régulières ont été découpées dans le Placoplâtre et laissent apparaître le mur en dessous. Tel un jeu de construction pour enfants, agrandi à échelle humaine, l’artiste fabrique au milieu de la salle un petit cabinet de psychanalyse, composé de trois pièces de mobilier iconiques. Avec une extrême économie de moyens, Jean Denant ôte la matière à l’espace qui l’entoure, pour constituer des objets qui ont un statut plutôt sculptural que fonctionnel (les structures des meubles étant trop fragiles pour être utilisées). Entre déconstruction et construction, l’artiste détourne l’espace avec un geste qui cette fois est à l’opposé de celui de l’architecte : au lieu d’ériger un nouvel objet, Jean Denant propose, à partir d’une matière préexistante, un objet éphémère, léger et, finalement, inutile.

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