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Trithérapie de groupe

par Cecile Broqua

Haute culture : General Idea, une rétrospective, 1969-1994

Par Cécile Broqua et Cyril Vergès

 

L’entité canadienne General Idea composée de Felix Partz, Jorge Zontal et AA Bronson a produit entre 1969 et 1994 une œuvre prolifique et cultivée issue de la contre-culture des années 1960 et 1970, dédiée à l’invention d’une critique des structures sociales dominantes. Tout y passe ou presque : les massmédias, la nature des images, leur valeur, la sexualité, la société de consommation, l’image de l’artiste, son rôle, le monde de l’art…

Haute culture, volet parisien de la rétrospective General Idea, restitue à travers près de trois cents œuvres et archives toute la vigueur de l’univers de ces trois garçons qui ont en commun bien plus qu’une posture : une attitude camp sévèrement emmaillotée dans la légèreté et la parodie. Conçue par les commissaires Frédéric Bonnet et Odile Burluraux qui ont fait le choix de ne pas imposer d’autre parti pris scénographique que celui de laisser les œuvres au premier plan, l’exposition s’organise autour de quatre thématiques : l’artiste, le glamour et le processus créatif ; la culture de masse ; architectes/archéologues ; sexe et réalité. Le tentaculaire projet AIDS bénéficie d’un traitement spécial en étant disséminé sur l’ensemble du parcours à l’image de l’évolution de la pandémie. Démarré en 1987, ce projet s’interrompt brutalement en 1994, année de la disparition de J. Zontal et F. Partz, tous deux victimes de la maladie. Parmi les œuvres emblématiques qui abordent cette crise sanitaire, outre le logo AIDS créé en 1987 et décliné sous de multiples formes à partir du LOVE de R. Indiana, la sculpture Blue (Cobalt) Pla©ebo [a.k.a. Blue (Mazarine) PLA©EBO],1992 — trois volumes en forme de pilules géantes, rouge, vert et bleu, posés au sol côte à côte dans la salle Dufy — apparaît saisissante de solennité. Elle pourrait être un autoportrait du trio mais évoque aussi trois cercueils, restituant l’image d’une fin tragique et brillante. Si la crise du sida imprime à ses assauts critiques une dimension plus violente, personnelle et intime, le processus de création et de diffusion des œuvres reste quant à lui fidèle au mode de la contamination que General Idea adopte dès 1969.

General Idea, Vue de l’exposition Haute Culture : General Idea, Une rétrospective, 1969-1994. Au musée d’Art Moderne de la ville de Paris / ARC. Courtesy the Estate of General Idea. Photo : Pierre Antoine – Musée d’Art moderne de la ville de Paris / ARC, 2011

L’exposition rassemble de nombreuses œuvres et archives documentant cette stratégie de la contrefaçon délirante et critique qui cerne distinctement, au-delà des thèmes proposés par les commissaires, une première période, 1969-1987, au cours de laquelle ils édifient leur propre structure mythologique. Cette recherche foisonnante qui caractérise leurs débuts est rejouée ici par un accrochage abondant et rythmé qui permet d’appréhender l’étendue de leur registre formel et théorique. À ce titre, les deux vidéos Pilot (1977) et Test Tube (1979), ayant valeur de manifeste, s’inspirent directement de programmes télévisuels et annoncent le programme artistique à venir : réinvestir sur un mode queer et camp les relations à l’autorité. Les vingt-six numéros de FILE, édités entre 1972 et 1989, calqués sur le nom et le logo du magazine américain LIFE, illustrent cette ambition en pariant sur l’infiltration de la culture mainstream par le biais d’un contenu éditorial sophistiqué plus « critique, politique et poly-sexuel ». Le numéro consacré en 1975, au glamour, que le groupe, entre fascination et rejet, considérait comme un ingrédient constitutif du processus de création est emblématique de l’esprit délié et mordant de cet art de l’excès. De tout cela, il était déjà question en 1971 au moment de la création de Miss General Idea — personnage fictif et métaphorique — élue reine de beauté à l’occasion de performances qui reprenaient la mécanique des concours de Miss. Dans la foulée, ils ont offert un espace d’exposition imaginaire à leur muse, le Pavillon de Miss General Idea, dont ils ont préféré mettre en scène la destruction plutôt que de lui donner une existence physique. Ce bâtiment fantasmé agissant comme une critique de la galerie et du musée est donné à voir sous la forme de vestiges archéologiques sur lesquels le motif du caniche, qui traverse toute leur œuvre, est omniprésent. Outre la section sexe et réalité, la plus prometteuse et la moins intéressante, qui rassemble entre autres dix peintures grand format où trois caniches fluos revisitent les positions du Kama Sutra, l’installation P Is For Poodle (The Milky Way From The 1984 Miss General Idea Pavillion) (1982) présente, dans la dernière partie du parcours, une étable de caniches avec de la paille et des tabourets à traire. Cette œuvre où les trois chiens placés sous le firmament attendent d’être traits pour livrer le fluide de leur inspiration offre une parabole ironique et amusante sur le génie créatif. Haute culture, par sa richesse, sa diversité, la simplicité des thématiques proches des enjeux théoriques et formels du trio, la présence systématique des cartels, parvient à conserver intacte la dimension subversive de cet œuvre fait pour exister hors des galeries et des musées. Inscrit dans le contexte de ces années dont les rues ont vu naître les luttes contestataires et identitaires des minorités visibles et invisibles, l’art de General Idea fait entendre une voix dissidente et remarquablement timbrée qui n’a rien perdu de sa fraîcheur.

 

Haute culture : General Idea, une rétrospective, 1969-1994, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, du 11 février au 30 avril 2011.

 

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