r e v i e w s

Thomas Bayrle, Nina Childress et Stéphane Dafflon au Mamco

par Aude Launay

 

Art & décoration, figurer l’abstraction

 

Reposons une nouvelle fois les questions essentielles de la peinture, celles du motif, du cadre, de la limite entre abstraction et figuration, de l’accrochage, et leurs dérivés, celles du kitsch, celles d’un médium pour certains considéré comme dépassé, pour d’autres comme le synonyme de l’art. Reposons-les, donc, et interrogeons-nous sur ce qui les différencie de celles de la décoration. Certainement pas la palette de couleurs, essentielle, ni la composition, fondamentale, et encore moins la possible inclusion des éléments les plus disparates et a priori les moins appropriés dans le tout que forme le décor. Le décor est omnivore et il peut tout absorber.

Nina Childress chambre

Nina Childress chambre

Nina Childress peint des tableaux encadrés de dorures sur fond de papier peint (Tableau de tableau, 2005) tandis que Stéphane Dafflon encadre des toiles blanchies à la perfection du néon (AST 123, AST 124, 2009, etc.) et des pans de mur d’un liseré mat. Thomas Bayrle, quant à lui, tente de stopper par le cadrage l’expansion tentaculaire de ses « super-formes ». Tous trois sont réunis dans une série d’expositions au Mamco, Le Principe d’incertitude, – concomitant des débuts de l’abstraction, et qui stipule qu’on ne peut déterminer exactement la position en même temps que la vitesse d’un objet quantique, soit plus l’on précise l’un, moins l’on peut en savoir de l’autre.

Les peintures que produit Stéphane Dafflon sont des carrés aux angles arrondis, des cercles étirés ou des lignes effilées. Ces formes procèdent d’images infographiques appliquées aux surfaces physiques que sont le mur et la toile, le sol et le bois, l’acier inoxydable et le plexiglas. Réduisant à une pure opticité l’image – l’impression visuelle – et sa matérialisation – l’artefact – en un Turnaround aux accents positivement décoratifs, il réactive ce que l’abstraction peut avoir de plus excitant : la pure transcription d’un espace logique en un espace graphique. En témoigne sa magnifique salle associant PM054 (2009), une peinture murale se diffusant sur les quatre murs de la pièce carrée pour en troubler les angles et par là l’appréhension toute entière, et SAIM006 (2007), une série de onze éléments en acier inoxydable miroir agencés en cercle au centre pour en diffracter le tracé fuselé et les couleurs franches.

Stéphane Dafflon

Stéphane Dafflon PM054 2009

L’accrochage malicieux de Détail et Destin, l’exposition de Nina Childress, fait la part belle à de multiples petits jeux avec le sérieux : des toiles qui se chevauchent, une vidéoprojection sur un coin de toile restée blanche, une chronologie narrative disloquée par un accrochage des peintures bord à bord terminé par une pointe de flèche jaune fluo… Elle est celle qui, au sens le plus littéral, figure l’abstraction, faisant accéder sa peinture au statut de discours sur la peinture tout en restant parfaitement cantonnée dans les limites traditionnelles de son médium. Il en est ainsi de ses intérieurs bourgeois reproduits d’après des images d’ouvrages de décoration vintage, toujours pourvus de tableaux accrochés en bonne place, et dont elle extrait un motif jusqu’à l’abstraire dans une veine op (interférence, couloir, 2006-07), ou dont elle floute le rendu (tableau de portrait, 2006, grande chambre verte, 2007). Par-delà ce vocabulaire à la Armleder, des toiles comme flounet 723 (carré rouge)(2003), double rond (2005) ou les veuves (2007) présentent des formes ressortissant de l’abstraction géométrique revues et corrigées à travers le prisme du fluo et du flou chers à Childress.

On termine la visite de l’étage consacré à Thomas Bayrle la rétine ébahie et le vertige pascalien au cœur. De ses allers-retours incessants entre micro et macro, biologique et sociologique, se dégage une agoraphobie qui est autant une horreur du vide qu’une angoisse de la foule. Vibrations op et iconographie pop incarnent dans leurs figures les masses grouillantes consuméristes et organisées, et ce depuis les 60’s. Les accumulations à l’œuvre dans ses collages et la sérialité des motifs reproduits à la main traduisent l’image comme une planéité exorbitée. Une image qui forme le décor de notre monde.

Thomas Bayrle, Nina Childress et Stéphane Dafflon, Le Principe d’incertitude, série d’expositions monographiques du cycle Futur Antérieur au Mamco, Genève, du 24 juin au 27 septembre 2009.

Légendes

Vue de l’exposition Turnaround, Mamco, 2009. Stéphane Dafflon, PM054, 2009. Peinture murale. Courtesy Galerie Air de Paris et Galerie Francesca Pia, Zürich. SAIM006, 2007. 11 éléments en acier inoxydable miroir. Coll. Frac Aquitaine, Bordeaux. © Mamco, Genève. Photo Ilmari kalkkinen

Vue de l’exposition Détail et destin, Mamco, 2009. Nina Childress, Grande Chambre verte (triptyque), 2007. 195 x 390 cm, huile sur toile. Courtesy Galerie Bernard Jordan, Zürich / Paris


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