r e v i e w s

The Death of the Audience

par Lucile Bouvard

 

La partie qui se joue à la Secession est tout autre. Bien qu’une comparaison directe soit exagérée, il est certain que la position du commissaire Pierre Bal-Blanc, invité pour l’occasion, se singularise à plusieurs égards. L’exposition se base, ici encore, sur un certain nombre d’artistes pour qui les années 1960 et 1970 ont marqué un tournant et tourne son regard vers  les années 1980 et les prémisses de la postmodernité. Pas de discours englobant ou de coup d’éclat théorique. La plupart des pièces soutiennent la volonté de pointer la redéfinition de la place du public et de l’équation artiste/œuvre/spectateur opérée à l’époque, mais ne se retrouvent pas piégées par un axe de lecture unique. Au contraire, les croisements se font de façon sporadique, par regroupement ou récurrence, et présentent, sans tenter le tour d’horizon, une grande variété de stratégies et de prises de positions. La légèreté apparente avec laquelle est menée l’entreprise a quelque chose de rassérénant.

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The death of the audience, vue de l’exoposition à la Secession, Vienne, 2009. Photo Wolfgang Thaler.

C’est d’ailleurs le succès du commissaire que de créer le sentiment d’une relâche discursive, alors que le choix des œuvres et des artistes indique un véritable travail de recherche. Là où le retour sur cette période aurait pu tourner à un rappel des figures dominantes de la performance ou encore du land art et de l’art conceptuel, l’exposition passe à la trappe les « high historical values », dont le nom revient invariablement et dont l’œuvre a acquis avec le temps un statut d’exemplarité, pour se concentrer sur des artistes moins visibles ou longtemps restés en dehors du marché et de son économie légitimante. Quel meilleur exemple que Jiří Kovanda ou Július Koller, maintenant largement « réhabilités », qui, comme beaucoup d’artistes de l’ex-bloc soviétique, ont adapté leur pratique au contexte politique environnant et demeurent souvent absents des ouvrages de référence sur l’art conceptuel (1) ? Ou encore Rasheed Araeen, artiste conceptuel londonien d’origine pakistanaise et co-fondateur de la revue Third Text.

Le titre The Death of the Audience a beau sonné très « poncif de la théorie américaine » (2), il s’avère rapidement tenir plus du pied de nez que d’une réelle obédience. Les axes théoriques de la période, sans être véritablement thématisés, resurgissent aux détours des pièces. Petit hommage à la psychanalyse avec Michel Journiac et Nicola L., engagement féministe et critique de l’économie globale avec le travail de Sanja Iveković et évocation potache du fonctionnalisme moderniste (encore !) avec les utopies jusqu’au-boutistes d’Isidoro Valcárcel Medina. Les pièces foisonnent et se jouent parfois de la présence du spectateur. Dans la veine de l’infime, les champignons de Franziska & Lois Weinberger adoptent une présence discrète, en se fixant au plafond, alors que les sculptures mécanisées de Robert Breer, pleines de poésie, se déplacent imperceptiblement. Plus qu’un simple accrochage, le commissaire a créé un environnement à l’échelle du lieu, à la fois rythmé et chaotique, par le son ou la nature envahissante des installations. Comme dans la série d’expositions présentée depuis son arrivée au Cac Brétigny, il convoque les disciplines sans établir de hiérarchie. De la danse aux pratiques sonores en passant par l’architecture ou la littérature, les champs artistiques coexistent en écho aux débats sur l’œuvre d’art totale que les Secessionistes firent éclater plus d’un siècle plus tôt.

Ici, l’été viennois fait souffler comme une brise de frivolité ; avec le plus grand des sérieux.

([1]) « Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur l’art conceptuel nord-américain et ouest-européen, mais relativement peu d’attention n’a été portée jusqu’ici aux pratiques parallèles en Europe de l’Est et centrale. » (ma traduction)

Introduction: The Way Out is the Way In, Alexander Alberro, in Art After Conceptual Art, Generali Foundation, Vienna, 2006, p. 19

(2) Sur le succès de la philosophie française, incluant Roland Barthes, aux États-Unis : French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, François Cusset, Paris, La Découverte, 2005.


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