r e v i e w s

Su-Mei Tse à la La Fondation Prince Pierre

par Estelle Nabeyrat

Variations synchronisées

La Fondation Prince Pierre de Monaco décerne chaque année plusieurs prix dans les domaines de la littérature, de la musique et de l’art contemporain. Ce dernier fut attribué en octobre dernier à l’artiste luxembourgeoise Su-Mei Tse, lauréate en 2003 du Lion d’or de la biennale de Venise pour son exposition personnelle au Pavillon luxembourgeois.
Récompensant l’œuvre Some Airings, réalisée et montrée en 2008 au domaine Pommery à Reims, le Prix international d’Art contemporain est accompagné d’une exposition de l’artiste primé. Ici, Su-Mei Tse propose une relecture de cette œuvre monumentale construite initialement dans un bunker taïwanais : une hélice à trois pales de 9,5 mètres de diamètre, tournant grâce à l’activation d’un moteur, est suspendue au plafond des profondes crayères champenoises. Elle frôle les visiteurs à hauteur de visage, d’un souffle léger et menaçant à la fois.

Some airings

Su-Mei Tse, Some Airing, 2008 Hélice en mouvement de 9,5m de diamètre. Câbles en acier, acier, résine, moteur. Ph : Jean-Lou Majerus. Œuvre produite dans le cadre de L’Art en Europe: Expérience Pommery # 5 Courtesy l’artiste & Galerie Serge Le Borgne, Paris

Filmée légèrement en contrebas, l’expérience de l’hélice ici projetée est réinterprétée non plus à travers le danger qu’elle suscite mais à travers sa puissance sonore. Ce film n’est pas le documentaire d’une pièce qui n’aurait plus d’existence, il est une recomposition, augmenté d’un souffle ventilatoire qui s’enroule et se fend, troublant le silence de l’espace.
À Monaco, Some Airings donne la mesure à toute l’exposition. À cette pulsation viennent se juxtaposer deux autres tempos dans un accrochage élégamment orchestré ; Personal Times, cinq sabliers fixés au mur effectuant une demi-rotation à chaque écoulement, lui-même rythmé sur les temporalités de cinq pouls humains. Ou encore Swing, une balançoire faite en tubes de néons, bascule d’un mouvement lent et régulier. L’ensemble est très contemplatif, la sensation d’un vide laisse place à un sentiment d’absence donnant corps aux projections intimes. Quelque chose manque. Le son apparaît dans son simple appareil, au rythme des battements, la mélodie est suggérée par les objets censés la contenir. SUMY, est un casque d’écoute dont les amplis ont été remplacés par deux coquillages. On sait ce que le casque donne à entendre, le langage conjoint nous y projette et fait appel à notre imaginaire puisque l’objet, lui, est précieux et inaccessible. White Noise est une sculpture tourne-disque : un 33T sur lequel sont disposées des billes de tailles variables comme une constellation de poussière qui ferait crépiter le diamant. Là encore tout n’est que suggestion. Ou encore Das Wohltemperierte Klavier, quatre photographies tirées de la vidéo du même nom dans laquelle on voit des mains jouer au piano et dont les doigts sont munies d’attelles. Contraints par la pratique de l’instrument, le membre-prothèse est une extension du corps qui se doit d’être domptée. Ici l’œuvre rappelle une réalité historique du corps musicien, celle des chirurgies chiroplastiques que subissaient les mains torturées des pianistes romantiques afin que chaque doigt atteigne un niveau de frappe inégalable. Mais où commence le piano si ce n’est dans les doigts déformés du pianiste ? L’instrument, a fortiori l’objet, conditionne le corps dans une relation d’interdépendance. L’œuvre de Su-Mei propose une organologie dont le corps-hybride de l’interprète se serait comme libéré, le joueur subissant les mutations que lui impose la maîtrise d’un instrument disparaît peu à peu des représentations. « Les corps (…) s’articuleraient pour un devenir-sonore conjoint. » (1)
L’hélice est un instrument sans corps, autophone ; comme la harpe éolienne, c’est le contact avec les mouvements de l’air qui la fait jouer. Par le passage de l’installation à son enregistrement, Su-Mei Tse annule la nécessité du performatif. Lié à un support qui le fait exister, le son peut s’extraire, se propager dans d’autres espaces. Il survit à toute matérialité. En fait, rien ne manque. Volontairement, l’artiste efface le geste et ne fait plus corps avec l’objet. Comme pour Bleeding Tools, elle actionne un dispositif faisant couler l’encre des pinceaux de calligraphies pour de nouvelles variations silencieuses.

(1)    Peter Szendy, Ecoute. Une Histoire de nos oreilles, Paris, Editions de Minuit, 2001, p. 128.
(2)    Su-Mei Tse, lauréate 2009 du XLIIIe Prix international d’Art contemporain, Fondation Prince Pierre de Monaco, Monte Carlo, exposition du 14 octobre au 15 novembre 2009.


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