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Sophie Riestelhueber par Claire Guézengar

par Claire Guezengar

De la destruction

Familier, et pourtant paradoxalement assez méconnu en France, le travail de Sophie Ristelhueber convoque invariablement deux images persistantes : un dos suturé à la suite d’une intervention chirurgicale, une palmeraie calcinée par des bombardements. Deux images, qui sont sans doute emblématiques de la démarche de l’artiste, mais éclipsent cependant une activité beaucoup plus complexe qui dépasse l’enjeu du questionnement sur le statut du documentaire.

Le titre de l’exposition du Jeu de Paume, Opérations, qui s’entend dans la triple acception du terme (militaire, médicale et artistique), donne bien la mesure de la diversité des registres qui sont à l’œuvre dans ce travail. Souvent désignée de façon réductrice comme photographe, Ristelhueber a ouvert la palette de ses médiums :  films, bandes sonores, installation figurent dans cette exposition monographique qui n’a aucun caractère rétrospectif, même si les œuvres présentées s’échelonnent entre 1984 et 2008.
Si ses images ne cèdent en rien au pathos, malgré la gravité des sujets abordés depuis plus d’une vingtaine d’années, reste que le thème de la destruction est omniprésent dans cette œuvre (une obsession, précise-t-elle dans le catalogue qui accompagne et prolonge l’exposition (1)). Ristelhueber propose une vision entropique du monde qu’elle saisit après des périodes de conflits surmédiatisés (Irak, Koweit, Liban…). La série la plus ancienne, Beyrouth, Photographies, 1984, donne à voir les vestiges d’une ville détruite par les bombardements. Mais il s’agit moins de montrer la ruine que la transformation d’un paysage urbain soumis aux cycles des destructions et des reconstructions engendrées par l’activité humaine, comme le souligne le texte de Lucrèce accroché en exergue des photographies.

Sophie Ristelhueber, Faits #20, 1992. Tirage argentique couleur et noir et blanc monté sur aluminium, avec cadre ciré or, 100 x 127 x 5 cm, édition 3/3, collection de l’artiste. © Sophie Ristelhueber / ADAGP, Paris, 2009

Sophie Ristelhueber, Faits #20, 1992.

L’artiste livre également une vision anthropique des lieux alors même que la figure humaine est absente des clichés. Dans Faits, réalisé après l’opération « Tempête du désert », le paysage porte les stigmates des récents combats : tranchées, cratères, chars abandonnés, objets laissés-pour-compte dans la déroute. L’ensemble est constitué d’une quarantaine d’images qui offrent une vision fragmentée d’un territoire flagellé par des mois de combats. Les vues d’avions se juxtaposent aux vues rapprochées et provoquent une perturbation des échelles assez vertigineuse : entre représentation cartographique et objet saisis à l’échelle 1.
Écartant vigoureusement toute filiation avec le photojournalisme auquel on a souvent voulu l’associer, Sophie Ristelhueber s’emploie à bien signifier sa présence comme sujet au sein de l’exposition, notamment à travers trois diptyques tirés de la série Vulaines. Composé de deux photographies, une image en noir et blanc empruntée à son album de famille sur laquelle on la voit enfant, accompagnée d’une image en couleurs d’une maison de famille photographiée du point de vue d’un enfant, l’ensemble laisse apparaître une construction intimiste de la mémoire qui se constitue avec la part de fiction inhérente à toute représentation de soi. Cette série fonctionne comme une mise au point sur une démarche qui traite avant tout de la contingence de la représentation et du travail du temps sur les lieux.
L’exposition se clôt sur un film dans lequel on voit l’artiste au corps à corps avec ses propres images. Si cette œuvre récente affirme le caractère spéculatif de la démarche, la polysémie du titre de la pièce, Fatigues, – qui repose sur un jeu de mot de traduction (2) – revêt également un caractère métaphorique et axiomatique: l’affirmation de la figure de l’artiste embarqué – au sens pascalien – contre celle du photographe embedded.

Sophie Ristelhueber, Opérations, au Jeu de Paume, Paris, du 20 janvier au 23 mars 2009.

1 : “L’alternance de constructions et de destructions humaines constitue un thème obsessionnel de mon travail” propos tirés d’Opérations, catalogue de l’exposition, co-éditions les presses du réel et Jeu de paume, 2009, p 213

2 : Fatigues : en français : lassitude physique ou morale ; en anglais : vêtement militaire, et par extension, vêtement de travail

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