r e v i e w s

Safouane Ben Slama

par Sarah Lévénès

J’préfère quand c’est réel.

CAC Brétigny – Théâtre Brétigny, Brétigny‑sur‑Orge, 04.01 – 16.04.2022

Se nichent au cœur de la première exposition personnelle de Safouane Ben Slama en France, le bonheur des rencontres et la douceur du temps que l’on prendra à regarder, à écouter, à prêter attention à celles et ceux avec qui nous partageons des espaces de sociabilité. Les quinze photographies exposées au sein du foyer du Théâtre Brétigny, attenant au centre d’art, sont le fruit de quatre mois de résidence durant lesquels, de juillet à octobre, Safouane Ben Slama a sillonné le territoire de l’Essonne. En un geste de passeuse, Camille Martin, commissaire de l’exposition, a invité l’artiste dans le 91, chez elle, dans des espaces qu’elle connaît par cœur, au sein desquels elle a grandi, où se sont nouées des amitiés de toujours. Le texte qui accompagne l’exposition, construit sur un rythme alternant récit à la première personne et citation d’échanges avec l’artiste, témoigne, il me semble, de ce lien de confiance et de respect qui naît entre deux personnes. Camille Martin a confié à Safouane Ben Slama le soin de poser un regard photographique loin des poncifs de ce qui est trop souvent uniquement désigné comme « la banlieue ». Soit, un terme qui pense des espaces comme un en dehors de la capitale, qui sous-tend des a priori et des discours dégradants, ou encore qui constitue un répertoire de clichés esthétisés au service d’un propos commercial et publicitaire.

Évitant l’écueil d’images qui tendraient vers le misérabilisme ou un idéalisme de ce qu’est la vie en Essonne, Safouane Ben Slama s’est tenu à capter le long de son errance urbaine ce qu’il nomme « des gestes précieux » : la main d’un petit frère qui effleure l’épaule de l’aîné, la tête appuyée sur sa main gauche d’un homme qu’on imagine las, rêveur ou mélancolique dans le R.E.R., deux sœurs assises côte à côte, habillées du même jogging rouge, dont l’air renfrogné de la plus jeune contraste avec le regard confiant de sa grande sœur, tournée vers le photographe. Le rythme fluide de l’accrochage, brillamment pensé dans un espace à l’architecture difficile, nous amène à prendre le temps de considérer soigneusement chaque personne, chaque geste ou regard photographiés dans un cadrage serré, qui engendre une proximité, un échange. Les tirages sur papier mat ont conservé le grain de l’argentique, ils donnent de la profondeur aux couleurs des vêtements, aux carnations, au vert de la nature alentour et aux rais d’une lumière estivale qui caresse les visages et les peaux.

À l’encontre d’imaginaires qui verraient le 91 comme une zone aux tons grisâtres et froids, aux formes anguleuses moulées dans du béton, les photographies choisies pour l’exposition projettent un environnement solaire et lumineux. Au gré de ses déplacements dans les villes-gares des lignes C et D du R.E.R., Safouane Ben Slama explique être parti en quête du réel, vouloir se laisser surprendre par le souffle heureux de voir la beauté là où beaucoup pensent qu’il n’y a presque rien. Le « réel » est un mot que revendiquent l’artiste et la commissaire d’exposition pour dire leur souhait de réfléchir à la vie telle qu’elle est, dans sa complexité. Il signe aussi le ton de l’exposition : « J’préfère quand c’est réel » est extrait des paroles du titre Bang, sorti en 2019 sur l’album « Deux Frères » du groupe PNL, originaire de Corbeil-Essonnes. L’axe choisi, celui d’une attention à ce qui existe par la présence de celles et ceux que l’on croise, se trouve aussi dans la manière qu’a l’artiste de ne pas se positionner en surplomb, mais de capter avec sincérité la finesse d’une atmosphère flottante du quotidien.

Vue de l’exposition «J’préfère quand c’est réel», Safouane Ben Slama. Commissaire: Camille Martin. Co-production CAC Brétigny—Théâtre Brétigny, 2022. Photo: Aurélien Mole.

Il émane ainsi des photographies de Safouane Ben Slama une tendresse enveloppante et une détermination qui circulent dans l’exposition. Je pense à ces adolescent·e·s vu·e·s de dos dont l’une appuie délicatement son coude sur l’épaule de l’autre, ou à ce garçon posant de trois quart, un ballon de foot à ses pieds, dont le regard perçant affirme une force intérieure inébranlable. Ces sensations proviennent de ce que les personnes photographiées veulent bien laisser voir d’elles-mêmes ainsi que du regard affectueux et respectueux qui est porté par l’artiste. En parvenant à me faire ressentir cela, Safouane Ben Slama partage ce moment qu’il a vécu, d’une rencontre qui l’a touchée ; ce réel-là existe alors dans l’espace d’exposition. Bien que la photographie soit un médium qui fige la rencontre et joue des temporalités, elle n’existe pas sans un hors-champ fantastique que j’aime à penser comme un récit. Celui-ci peut être ce que l’on imagine du moment qui a entouré la prise de vue, il peut aussi être l’apparition surprenante d’une réminiscence.

Il y a comme un passage de souvenirs et de sensations qui nous traversent en regardant les photographies de Safouane Ben Slama. J’ai envie d’y voir ce qu’Annie Ernaux décrit à la toute fin de Journal du dehors, à propos de ce que le protocole d’écriture du texte a suscité en elle : « D’autres fois, j’ai retrouvé des gestes et des phrases de ma mère dans une femme attendant à la caisse du supermarché. C’est donc au-dehors, dans les passagers du métro ou du R.E.R. […] qu’est déposée mon existence passée. Dans des individus anonymes qui ne soupçonnent pas qu’ils détiennent une part de mon histoire, dans des visages, des corps que je ne revois jamais. Sans doute suis-je moi-même dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres.[1] »


[1] Annie Ernaux, Journal du dehors, Gallimard, collection Folio, 2021, 1ère édition 1993, pp.106-107.

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Image en une : Vue de l’exposition «J’préfère quand c’est réel», Safouane Ben Slama. Commissaire: Camille Martin. Co-production CAC Brétigny—Théâtre Brétigny, 2022. Photo: Aurélien Mole.

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