r e v i e w s

Pierre Huyghe

par Flora Katz

Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

Pierre Huyghe s’est rendu célèbre dans les années quatre-vingt-dix par un travail protéiforme qui bouleversait les notions d’œuvre et d’exposition : par l’expérimentation de la notion de temps et la production de situations plutôt que de pièces, il décloisonnait les espaces de la réalité et de la fiction et conférait à l’art une matière instable et trouble. Si depuis 2008 l’environnement naturel est devenu un élément central de son travail, c’est l’ensemble d’un écosystème que l’artiste met en place pour la rétrospective qui lui est consacrée au Centre Pompidou. L’espace d’exposition devient un territoire vivant dans lequel évoluent librement différentes composantes, sous le regard attentif, parfois égaré, des visiteurs. Difficile en effet de définir précisément ce qui s’y passe : tout est variation, mouvement, souffle, déviation. Des abeilles volent autour d’une sculpture (Untilled (LiegenderFrauenakt), 2011), un chien se promène dans les espaces (Human, 2011-2013), une jeune fille patine sur un carré de glace noire (L’expédition scintillante, Acte 3 : Untitled (Black Ice Stage), 2002), différentes espèces marines nagent dans trois aquariums répartis dans le lieu [1], un tas de neige stagne, et parfois on voit la pluie tomber brusquement (L’expédition scintillante, Acte 1 : Untitled, (Weather Score)). Si l’on regarde avec attention, on peut apercevoir des araignées et des fourmis se déplacer le long des cimaises (Umwelt, 2011). À part Made Ecosystem (Centre Pompidou), ces œuvres ne sont pas des productions nouvelles mais c’est de leur interaction dans la galerie sud du Centre Pompidou qu’une grande force poétique émerge. Le visiteur erre dans un espace autonome et indéterminé, observateur des intensités créées par la porosité des éléments.

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Vue de l’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

Vue de l’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

Intense, c’est le maître mot de cette exposition, c’est aussi l’axe central du premier texte du catalogue, Qu’est ce qu’être intense ? [2] signé par l’écrivain et philosophe Tristan Garcia, dans lequel il s’agit d’envisager la vie humaine comme une quête d’intensité :

« L’esprit contemporain est justement celui qui essaie d’être plus présent que le présent; il n’est pas simplement de son temps, il manifeste la volonté d’intensifier ce temps [3]. »

Il faut pour cela changer notre mode d’appréhension du monde : chercher l’intensité, c’est d’abord défaire les choses de toute détermination, ou comme dit Garcia, les dé-déterminer. Au lieu de considérer les choses comme étant indéfectiblement liées à la pensée humaine, il faut essayer de les évaluer pour elles-mêmes, dans leur autonomie et leurs modes d’agir propre. On les examine alors dans leur matérialité : la musique est une succession de sons, la pluie une condensation d’eau. En composant une exposition comme un écosystème, Pierre Huyghe réinscrit les choses dans le monde, dans leur écoulement naturel, leur changement perpétuel. Sa démarche s’inscrit ainsi dans la lignée des philosophies contemporaines de l’ontologie plate ou de l’OOO (Object-oriented ontology), dont Tristan Garcia fait partie et dans lesquelles il s’agit de « découvrir le sens qui circule parmi les choses, entre ce qui les compose et ce qu’elles composent, en nous, hors de nous, avec ou sans nous » [4].

Révéler le mouvement naturel des choses dans leur qualité circulatoire implique une recherche des intensités à partir de leur présence. Être présent, c’est peut-être d’abord être authentique à soi, détaché de déterminations extérieures. Ainsi, pour ses films, Pierre Huyghe s’est progressivement séparé du script et a créé des dispositifs qui donnent la possibilité à des visiteurs, acteurs ou témoins, d’évoluer dans des situations données. Les Incivils (1995) fut le premier film présentant des parties improvisées, laissées à la rencontre fortuite. Avec Streamside Day (2003) ou The Host and the Cloud (2010) [5] présentés dans l’exposition, l’artiste pose un décor, des accessoires et parfois quelques lignes de script, puis se fait le témoin de moments et de comportements singuliers qui s’autodéterminent au fur et à mesure. Dans une position de retrait, il laisse les événements se dérouler au hasard des interactions. Pour A Way in Untilled (2012) tourné au cœur de l’installation Untilled créée dans le compost du Karlsaue Park à la dOCUMENTA (13), Pierre Huyghe a concentré toute son attention sur la captation d’un écosystème vidé de présence humaine. Ainsi, à l’écart, un ensemble organique se développe et évolue de manière libre et sauvage. Des plans rapprochés et hétérogènes se succèdent, par saccades : un rat mort dévoré par les insectes, des abeilles qui butinent, un chien qui gratte dans la terre, une fleur d’un rose éclatant. Les variations d’intensités sonores et lumineuses sont exacerbées, façonnant le film comme une troublante expérience sensorielle. Toute organisation, tout raisonnement est évacué pour laisser place à la seule vitalité, à ses rythmes, ses processus, ses accidents.

Comme dans A Way in Untilled, l’ensemble de l’exposition au Centre Pompidou véhicule l’impression que nous pénétrons dans un territoire composé de flux et de déviations qui ne sont régis par aucun principe. Des corps variés évoluent de manière souveraine, presque anarchique, hors de nous, sans nous. En insufflant une dimension organique dans l’espace d’exposition, Pierre Huyghe incite l’homme à se situer en périphérie, simple observateur d’une réalité étrangère et à adopter l’attitude humble de témoin d’un écosystème contingent, parsemé non pas de sens et de symboles mais simplement d’intensités variant au fil du temps. On retrouve dans les philosophies de l’ontologie plate et de l’OOO cette même opération de décentrement qui permet de rééquilibrer notre rapport au monde, où l’homme est défait de sa position de démiurge et devient « une chose parmi tant d’autres ».

Mais Huyghe ne laisse pas simplement les choses telles qu’elles sont, il se donne aussi la possibilité de jouer avec, en les offrant comme ce qu’elles « pourraient » être : en plus de faire évoluer librement différents éléments vivants dans l’exposition, il va ajouter à certains des composantes inattendues qui ne coïncident pas avec nos paramètres de réalité. Le chien qui déambule dans les salles a une patte colorée en rose fluo ; dans l’un des aquariums (Zoodram 4, 2011), un bernard-l’ermite porte en guise de coquille abandonnée un masque en résine de La Muse endormie de Constantin Brancusi; la sculpture moulée en béton représentant, dans une facture classique, une femme nue allongée (Untilled (Liegender Frauenakt), 2012) a la tête recouverte d’une ruche et des abeilles volent tout autour d’elle. Se promènent parmi eux d’étranges individus au visage dissimulé par une tête d’animal en peluche ou par une plaque de métal couverte de diodes lumineuses qui incarnent des protagonistes de films réalisés par Huyghe comme Streamside Day ou The Host and the Cloud. Transformant les animaux en créatures, les personnages en personnes, la fiction s’introduit dans le réel et provoque de multiples perturbations entraînant une perte de repères.

Vue de l’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

Vue de l’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

Cette déroute du réel advient aussi sur le plan temporel. Dans l’exposition, différents temps cohabitent, se superposent et se confondent. Il y a d’abord celui de l’exposition précédente consacrée à Mike Kelley dont les cimaises sont restées intactes, tout comme certains cartels, provoquant parfois la confusion des visiteurs. La coprésence de plusieurs temporalités est également révélée à partir de deux œuvres : Timekeeper (1999) et Shore (2013). Dans la première, une succession de cercles de couleur est créée au mur par un ponçage découvrant les différentes couches de peinture des précédentes expositions. Dans Shore, c’est aussi par frottement qu’émerge une forme indiscernable, comme l’empreinte d’un temps passé, tandis qu’au sol s’étend toute la poudre du ponçage d’où émerge un fossile de tortue. Temps ancestral et passé proche fusionnent ainsi dans le même espace brisant la séparation immuable entre les temporalités. Nous pénétrons dans une zone instable où nos catégories de pensée sont vaines, comme dans un territoire de « non-connaissance », dont il est d’ailleurs question dans le projet L’Expédition scintillante, A Musical (2002) présenté dans ses trois actes.

Flottant au dessus de nous à côté du film The Host and The Cloud, les registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire sont présentés comme entrelacés à travers la figure du nœud borroméen, créée à partir d’un dessin inachevé de Jacques Lacan (RSI, 2009). Pour Pierre Huyghe la fiction n’est pas un artifice de l’esprit sur le réel, au contraire, elle fait partie des possibles sur lesquels nous pouvons spéculer, qui peuvent s’insérer naturellement dans notre réalité. Quels sont les enjeux d’un tel éclatement des ordres du réel et de l’imaginaire ? Dans une conférence intitulée Métaphysique et fiction des mondes hors-science [6], le philosophe français Quentin Meillassoux développe les caractéristiques d’un genre littéraire appelé fiction hors-science. Les mondes hors-science sont des univers dans lesquels la cohérence générale de la science s’est effondrée. Ils présentent des irrégularités comme des « accidents de choses », des brusques « sorties de route [7] », des moments de dissolution spatiale ou temporelle, sans explication causale. Ainsi, ne répondant plus aux lois naturelles, le monde deviendrait une succession d’événements contingents et l’expérience ne permettrait plus de prédire un possible futur.

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Vue de l’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

Vue de l’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou, Paris, du 25 septembre 2013 au 6 janvier 2014

La notion de monde hors-science doit être envisagée dans le prolongement de la théorie développée par Meillassoux dans l’ouvrage fondateur [8] où il démontre notre capacité à accéder à une pensée de l’absolu et non plus seulement à des connaissances finies, conditionnées, liées à l’expérience d’un sujet avec un objet. Il n’y aurait pas de principe qui régirait le cours des choses, tout serait absolument contingent :

« car rien en vérité, n’a de raison d’être et de demeurer ainsi plutôt qu’autrement. Tout peut très réellement s’effondrer – les arbres comme les astres, les astres comme les lois, les lois physiques comme les lois logiques. Cela non en vertu d’une loi supérieure qui destinerait toute chose à sa perte, mais en vertu de l’absence d’une loi supérieure capable de préserver de sa perte quelque chose que ce soit [9]. »

Dire que le monde peut être autrement que ce qu’il est actuellement, c’est une manière de détacher l’homme des règles et des conditions qui lui sont imposées. Il y a chez Huyghe, comme chez Meillassoux, un appel vers d’autres possibles à partir de notre capacité spéculative. Nous n’avions jamais vu de sculpture colonisée par un nid d’abeilles, nous n’avions jamais vu de chien avec une patte rose fluo. Voilà qui est chose faite, Pierre Huyghe, sans explication, sans cartel, brusquement, donne présence au conditionnel. Il suffit simplement de bifurquer, de tracer un autre chemin, tel qu’il est représenté dans la photographie Or (1995), au début de l’exposition.

« Peut-être que l’esprit contemporain ne veut plus que ses sensations obéissent à des idées préconçues : il veut être surpris par des intensités soudaines [10]. »

En produisant les conditions d’émergence de situations contingentes et autonomes et en ajoutant, à certains moments, des éléments de fiction défaits de toute logique ou principe scientifique, Pierre Huyghe intensifie notre présent et, par ricochet, nous affranchit de nos principes d’agir et de réflexion. Libres comme une chose parmi tant d’autres, c’est à dire dé-déterminés, nous pouvons mieux nous perdre dans ce territoire instable et ainsi, embrasser l’impossible.

  1. Pierre Huyghe, Zoodram 2, 2010; Zoodram 4, (d’après La Muse endormie de Constantin Brancusi, 1910), 2011; Made Ecosystem (Centre Pompidou), 2013.
  2. Tristan Garcia, « Qu’est-ce qu’être intense ? », in cat. exp. Pierre Huyghe, Emma Lavigne (dir.), Paris, Centre Pompidou, 2013.
  3. Ibid. p. 207.
  4. Tristan Garcia, Forme et objet. Un traité des choses, Presses Universitaires de France, 2010, p. 21.
  5. Pour une analyse critique du film, on peut se rapporter au texte d’Emmanuelle Lequeux paru dans 02 n°57 : The Host and the Cloud, Pierre Huyghe.
  6. Le 18 mai 2006 à l’Ecole normale supérieure (Paris-Ulm).
  7. Quentin Meillassoux, Métaphysique et fiction des mondes hors-science, Paris, Aux forges de Vulcain, 2013, p. 46.
  8. Quentin Meillassoux, Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, Paris, Seuil, 2006.
  9. Ibid p. 85.
  10. Tristan Garcia, « Qu’est-ce qu’être intense ? », op.cit., p. 200.
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