r e v i e w s

"Oui mais non", Yes we don’t

par Patrice Joly

C’est un bien étrange titre que nous proposent les deux curateurs de l’exposition Yes we don’t à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, Nathalie Ergino aux côtés de Joël Benzakin — un oxymore qui évoque le Yes we can de Barack Obama en même temps que I would prefer not to de Bartleby. L’exposition prend acte d’une approche transversale de la part des artistes pour ne plus affronter radicalement le contexte politique comme ils ont pu le faire naguère et pour l’aborder désormais par la bande, par autant de mouvements de contournement, d’infiltration, d’ironisation. Elle est vertébrée par deux piliers emblématiques de deux scènes séparées par une génération d’écart. Il y a d’abord le génial Bazile dont on redécouvre à chaque apparition toute la puissance anticipatrice. Les chefs d’état se présente comme une machine à sous dont les rouleaux seraient remplacés par le déroulé des images d’archives montrant lesdits chefs d’état dans des postures variables, tour à tour images officielles de voyage ou tirées d’une intimité filtrée : il est question ici de montrer la mise en scène de la propagande du pouvoir. Les vidéos n’ont pas été updatées, pour reprendre à dessein un anglicisme qui a toute sa pertinence à propos d’une installation qui évoque la profusion des images que nous inflige le net et dont elle anticipe d’une certaine manière l’avènement ; même s’il s’agit d’un instantané d’une époque révolue, ce flash back montre clairement que ces techniques pour se concilier les faveurs du public ont toujours cours, elles n’ont pas varié d’un iota… Précédant la projection de Bazile, la première salle Provoost et Denicolai présente un ensemble de pièces dont une installation assez complexe qui synthétise assez bien l’esprit et la forme de leur travail : deux écrans diffusant en permanence des images de CNN surplombent une petite concrétion murale qui reprend exactement le matériau qui recouvre le bâtiment faisant face au centre d’art.

Simona Denicolai & Ivo Provoost Bientôt des ruines pittoresques (depuis 2006), 2011. Plexiglas, aluminium, parabole, TV plasma, son. Courtesy Galerie Aliceday, Bruxelles. Production IAC, Villeurbanne / Rhône- Alpes. Vue de l’exposition Yes, we don’t, à l’IAC, Villeurbanne / Rhône-Alpes. © Blaise Adilon.

 

 

Le message est simple mais efficace : notre monde est désormais pris entre ces deux dimensions antagonistes qui ordonnent et complexifient notre quotidien. L’une, symbolisée par CNN, traduit cette irruption permanente du drame comme toile de fond de notre quotidien ; l’autre renvoie au décor urbain qui borne nos déplacements : les deux espaces, virtuel et réel, composent la réalité de l’environnement à l’intérieur duquel nous évoluons. D’autres réalisations du duo émaillent le parcours de l’exposition et montrent une capacité assez inouïe à recycler le contexte physique mais aussi discursif, formel, sociologique et bien entendu politique de leurs interventions pour recréer d’autres pièces à partir d’une matrice. Provoost et Denicolai apparaissent ainsi comme les représentants d’une génération d’artistes, qui, de François Curlet à Jeremy Deller abordent la question politique non plus comme un horizon lointain et fantasmatique mais bien plutôt comme une dimension du quotidien, une somme de micro-actions à portée de main. Un autre intérêt de l’exposition est de présenter une multiplicité d’approches concernant ce qui ne peut plus être nommé comme un engagement et d’établir une filiation assez nette entre un Bazile et toute cette génération d’artistes – souvent belges – qui traitent le sujet le plus souvent via son versant absurde ou loufoque. François Curlet, grand pourvoyeur de solutions à la limite de l’idiotie, se penche sur le fonctionnement d’une multinationale de l’aluminium pour préconiser à tous les SDF de New York de devenir propriétaire de ladite multinationale au terme d’une campagne de récupération massive. On retrouve aux côtés de Curlet et Deller nombre d’artistes qui soumettent « la » question à un traitement et des résolutions extravagantes et parfois franchement hilarantes à l’instar de la pièce de Javier Tellez, One flew over the void, qui spectacularise le passage de la frontière mexico-américaine en invitant l’homme canon des fêtes foraines à battre son record du saut le plus long. Ou encore la vidéo de Carey Young, I am a revolutionnary, qui la montre se faisant coacher pour prononcer le plus efficacement possible la phrase « je suis une révolutionnaire ». Ici encore, dans ces deux derniers exemples, ce qui importe, ce n’est plus l’« action directe » mais bien la mise en scène, selon des scénarios quasi hollywoodiens, de la fameuse lutte des classes : un peu comme si les révolutionnaires avaient fini par se ranger à l’avis qu’une bonne comm’ valait définitivement mieux qu’une mauvaise bataille…

 

Yes we don’t, du 20 mai au 14 août 2011, IAC / Institut d’Art Contemporain, 11 rue Docteur Dolard, Villeurbanne.

Avec : Berard Bazile, Simona Denicolai & Ivo Provoost, Vaast Colson, François Curlet, Jos de Gruyter & Harald Thys, Jeremy Deller & Alan Kane, Francesco Finizio, Richard Hugues, John Knight, Ahmet Ogut, Sener Ozmen & Erkan Ozgen, Julien Prévieux, Michael Rakowitz, Santiago Sierra, Javier Tellez, Carey Young + Links*.

Commissariat : Joël Benzakin et Nathalie Ergino.

 


articles liés

Résonance

par Camille Paulhan

Morgan Courtois

par Alexandra Fau

A Study in Scarlet

par Ilan Michel