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No(t) Music au Fort du Bruissin

par Florence Meyssonnier

No(t) Music

Pump up the volume

Depuis ces derniers mois, des champs de réflexions et d’expériences semblent avoir trouvé un terrain fertile dans des projets réunissant des artistes qui interrogent chacun à leur manière le son. Consécutives, les expositions Sound by Artists à la galerie Frédéric Giroux (1), 23’17’ à Mains d’Œuvres (2) et dernièrement No(t) Music au Fort du Bruissin répètent à leur générique, entre autres, les noms de Dominique Blais, Pascal Broccolichi, Jérôme Poret… Mais l’analogie ne dit pas pour autant l’équivalence des propositions, car elles ne sont pas pour les artistes associés, les occasions d’un rapprochement thématique, mais d’un exercice pragmatique, creusant à chaque fois le temps et l’espace de sa localisation.

Jérôme Poret, Reload, 2008 Amplificateur, basse SVT, câbles, baladeur MP3 Courtesy de l’artiste

C’est dans un retranchement qu’annonce son titre, et dans un contexte architectural massif, que l’exposition au Fort du Bruissin trouve ses positions. D’entrée, les indices d’un renoncement s’exposent. Comme si pour se rendre apte à la réception, le son devait voir ses propres supports devenir inopérants et trouver une physicalité dans d’autres dispositifs d’amplification. Nous voilà donc accueilli par le bancal Quadrophenia de Davide Bertocchi, déambulateur monté sur des disques vinyles de différentes tailles. Ce dérivé annonce la manifestation contemporaine du son, dans l’annihilation de ses propres attributs. Les supports analogiques (en premier lieu l’emblématique disque) deviennent des vestiges samplés dans diverses (dé)compositions. Invalides, ils ne perdent pas pour autant leur statut de signaux et leur caractère symbolique, provoquant en nous nombre d’expériences et d’images relatives à une culture de masse (rock, pop, etc.) ou à des abstractions intimes. D’un silence paradoxal, certains dispositifs de Dominique Blais donnent une matérialité toujours plus ténue au son, contenu dans le mouvement sans fin d’une bande magnétique ou dans la simple variation d’une diode lumineuse. Pour reprendre le titre de l’une de ses pièces, si la fonction réelle est éteinte, le potentiel de transmission reste vif. Car, dans un contexte de numérisation et de réseautage généralisé, le son est cette matière informe que l’on qualifie davantage dans des circulations plutôt que dans des objets. Nous en prenons la mesure en parcourant le territoire à phonométrie variable qui se profile à travers l’architecture du fort. Investis par autant de situations d’écoutes que d’œuvres (une quarantaine), ses longs corridors comme ses salles voûtées et étirées, aménagent pour le visiteur des oscillations, d’immersions en émersions, de brèves captations en totales mobilisations. Soudainement assaillis par la marche de Darth Vader clamée par Empire, un arrogant sound système en marbre de Davide Bertocchi, nous sommes ensuite inquiétés par le souffle et les crépitements d’une guerrière Pluie d’été de Jonathan Loppin, contenus dans des enceintes enveloppées de sacs en plastique. Ailleurs, nous sommes discrètement appelés à une écoute rapprochée le long d’un fil tendu par Pierre-Laurent Cassière, ou encore à consulter la sonothèque Atlas Lambda de Pascal Broccolichi. Expérimentées en leur seuil ou en leur coeur, la majorité des salles permettent ainsi une mise en perspective réciproque du corps sonore et du corps architectural. Sous les ventilateurs d’Arnaud Maguet, qui dans le brassement d’air, émettent un lancinant do, Jérôme Poret nous invite à prendre place sur ses rudimentaires Möbel, entre l’un de ses Sonicdrawing et quatre modules de Dominique Blais, aux formes minimales inspirées des diffuseurs acoustiques de Schroeder. Ces différentes sources nous englobent dans une chambre d’écoute et une envoûtante attente. L’impression viscérale que dégagent les œuvres de Jérôme Poret se voit aussi augmentée dans les profondeurs du Fort, alors que la vidéo Mimnemesis de Pierre-Laurent Cassière, installée au fond d’une des caponnières, trouve la répercussion de l’expérience filmée au bout d’une section de pipeline.

Déplacement, recyclage, spatialisation sont autant d’actions opérant dans l’exposition et plus généralement dans l’art, par delà les médias. Ces terrains pratiqués sont rendus ici praticables dans les accords et les retentissements d’une architectonie qui fait d’un lieu de diffusion une enceinte amplifiée.

(1) Sound by artists à la galerie Frédéric Giroux, Paris, du 4 avril au 20 juin 2009

(2) 23’17’ à Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, du 4 septembre au 25 octobre 2009

No(t) Music, au Fort du Bruissin, Francheville, du 20 septembre 2009 au 3 janvier 2010.

Avec Pierre Beloüin, Davide Bertocchi, Dominique Blais, Pascal Broccolichi, Pierre-Laurent Cassière, Sammy Engramer, Laurent Faulon, Emmanuel Lagarrigue, Jonathan Loppin, Arnaud Maguet, Gerald Petit, Jérôme Poret, Ttrioreau.


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