r e v i e w s

Non è la docle vita

par Caroline Engel

SI – Sindrome italiana

Le titre, volontairement impactant tente d’orienter la lecture : il y aurait des symptômes visibles propres à la scène artistique italienne et l’exposition en donnerait quelques éléments visuels.

Sabina grasso Spleen #1, Nana interpreted by Silvia, 2010. Photos noir & blanc, 33,7 x 31,7 cm. © Artist and Studio Guenzani.

Sabina grasso Spleen #1, Nana interpreted by Silvia, 2010. Photos noir & blanc, 33,7 x 31,7 cm. © Artist and Studio Guenzani.

Le jour du vernissage, un colloque essayait d’en cerner les enjeux, les problématiques, avec pour témoins et acteurs : éditeurs et curateurs, tous impliqués dans le monde de l’art contemporain italien. Les « expériences éditoriales qui ont compensé l’inattention chronique des grandes maisons d’éditions envers la jeune création italienne »1 ont été particulièrement mises en avant. Les revues indépendantes Archive Journal, Nero, Mousse, Kaléidoscope et The Mock and other superstitions présentées dans un espace spécial, sont aujourd’hui des espaces incontournables de création et de critique qui se substituent à un réseau (inexistant) de centres d’art. Le cahier curatorial Transmission (étrangement au singulier) accompagne l’exposition. Présenté comme « une enquête sur la scène de l’art contemporain italien à travers les témoignages de plusieurs de ses protagonistes », c’est un instantané dynamique, mais pas suffisamment approfondi, un carottage au cœur de vingt-deux problématiques telles que : « espaces indépendants ou institutionnels : hybrides ?, anachronisme du style national, stratégies générationnelles, le faux mythe du made in Italy, une absence de conscience politique ?, etc. » Les réponses pointent toutes un symptôme manifeste : le manque de reconnaissance, par les politiques, du professionnalisme des acteurs du monde de l’art contemporain et l’absence d’intérêt des institutions publiques. Maria Garzia et Frida Carazzato publiaient conjointement Pratiques et expériences curatoriales italiennes : une somme de dix entretiens avec des curateurs menés entre 2008 et 2009. Tous ces curateurs sont nés dans les années 70 et sont actifs sur la scène italienne. Ce livre constructif s’engage dans une approche « nationale » de la question curatoriale. Les auteur-e-s pointent des champs d’investigations tels que l’identité du curateur, la question des formats des projets, la mobilité croissante des artistes et curateurs sur la scène internationale comme axe fondamental à partir duquel analyser les productions actuelles. Ce travail est une première étape que ces deux curatrices actives sur la scène italienne entendent poursuivre dans un avenir proche.

Sindrome Italiana est une exposition dense et motivante qui présente 47 artistes. Des pratiques hétéroclites, des médiums connus ; aucune prise de risque fondamentale. Les propositions sont fines et subtiles, voire rangées, aucune esthétique trash. Les œuvres sont trop nombreuses pour être décrites une à une. Par conséquent, pas de descriptions effrénées à travers un parcours de l’exposition, mais une lecture de quelques orientations conceptuelles et esthétiques qui émergent. Des problématiques sous-jacentes surgissent dans certaines des œuvres présentées : l’image liée à l’inconscient et à un potentiel contemplatif et narratif, la formalisation minimale de questions politiques, les objets construits qui font sculptures, le design. Plus que le réel, c’est une situation consciente des enjeux politiques et sociaux italiens qui opère parfois, mais non sous des formes empruntées à une « esthétique réaliste ».

Patrizio Di Massimo Faccetta Negra, Faccetta Bianca, 2010. Courtoisie de T293, Naples. Crédit Photo : Blaise Adilon / © MAGASIN-CNAC.

Patrizio Di Massimo Faccetta Negra, Faccetta Bianca, 2010. Courtoisie de T293, Naples. Crédit Photo : Blaise Adilon / © MAGASIN-CNAC.

Patrizio Di Massimo creuse la question postcoloniale avec une chanson écrite sur un mur. Toutes les questions politiques ou autres s’expriment dans des formes plastiques traditionnelles pour aboutir à une efficacité formelle du discours. Francesco Arena emblématise cette position. Il montre l’immigration clandestine à Lampedusa avec un bloc de pierre évidé. Cette sculpture minimale à l’aridité géométrique est une pierre bleue rectangulaire, dont le cœur est fait de vide. Le bloc de pierre faisait le poids d’une barque qui transporte les migrants. Le cœur évidé correspond au poids de l’artiste soustrait au poids initial. Un volume n’indiquant rien d’autre que lui-même en apparence2 ou un encouragement à dépasser une conception tautologique de la vision « ce que nous voyons est ce que nous voyons » pour voir ce qui nous regarde, à savoir l’horreur de ces migrations échouées.

L’image est omniprésente : construite, réutilisée, détournée. Quand ce n’est pas l’image qui produit du discours et du récit, c’est le discours qui produit de l’image ou une représentation imagée. Lorsque Marzia Migliora cite Pasolini : « peut-être que je me trompe, mais je pense que nous sommes en danger », elle convoque tout un imaginaire historique et politique. Giuseppe Gabellone photographie des posters affichés dans l’espace public qu’il détruira ensuite pour ne garder que la trace photographique3. Rä di Martino épuise le réel avec une série de photographies quotidiennes de la tombe de Marylin Monroe. Les très belles photos de Sabina Grasso sont des spin-off de scènes de films rejouées. L’artiste demande à des acteurs ou de « simples personnes » de rejouer des scènes de films spécifiques. À Grenoble, elle faisait revivre une scène du film Numéro deux de Godard qui se tenait à la Villeneuve, en résonance avec les événements survenus en juillet 2010. Elle injectait une légère différence en mettant au premier plan deux femmes qui, dans le film, étaient au second plan. En résultaient une photo et une performance émouvantes puisqu’une mère et sa fille dansaient au milieu de la foule sur La ballata del Pinelli, chanson italienne dédié à un anarchiste mort en 1969. Giulio Squillacciotti, donne corps à une fiction à partir de photographies récoltées. Il crée un espace entièrement faux qui s’appuie sur un réalisme déconcertant. Une pratique critique face à une expérience du voir trop souvent réduite à un exercice de la croyance.4

Giulio Squillacciotti Far From Where We Came, 2008. Courtoisie de l’artiste et Otto zoo, contemporary art gallery, Milan. Crédit Photo : Blaise Adilon / © MAGASIN-CNAC.

Giulio Squillacciotti Far From Where We Came, 2008. Courtoisie de l’artiste et Otto zoo, contemporary art gallery, Milan. Crédit Photo : Blaise Adilon / © MAGASIN-CNAC.

Linda Fregni entretien un rapport hypnotique à l’image. L’artiste collectionne scrupuleusement des photographies anciennes sur plaques de verres ; son atelier à Milan ressemble à un théâtre de la mémoire des origines de la photographie. Pendant les trente minutes que dure la performance Things that death cannot destroy, et dans une chorégraphie de gestes millimétrés, elle et un acolyte projettent des images toujours présentées par paires. Les rapprochements entre les images s’opèrent selon des choix formels pensés en amont. Ces associations produisent une narration, un savoir possible sur une époque donnée et non un sens absolu. Comme dans les rêves, les représentations se superposent alors que l’inconscient est à l’œuvre. La pratique de Linda explore l’image survivante, la mémoire à l’œuvre dans l’image5. Pour seules paroles durant la performance, la voix douce, suave et quasi hypnotique d’une Américaine qui lit les légendes écrites au bas des images.

L’exposition s’est construite sur le postulat d’une génération post-Maurizio Cattelan. Pour important qu’il soit, il n’est pas un point nodal à partir duquel penser le reste. Un point fondamental est la présence réelle des artistes femmes dans l’exposition. Trop rare pour que cela ne soit pas mentionné. Pléthore d’œuvres sont déployées dans les galeries et la rue parmi lesquelles l’hilarante installation de Lara Favaretto. Elles dialoguent entre elles à partir de rapprochements le plus souvent formels, cela fonctionne et c’est tant mieux.

Interroger la contemporanéité des propositions à partir de la question « Qu’est-ce que le contemporain ? » posée par le philosophe italien Gorgio Agamben serait sans doute la prochaine étape d’un projet curatorial se rattachant à Sindrome Italiana.

SI – Sindrome italiana, au Magasin, Grenoble, du 10 octobre 2010 au 2 janvier 2011.

Commissariat général : Yves Aupetitallot, coordination du cycle de performances : Inge Linder Gaillard, coordination du colloque : Veronica Valentini.

1 Andrea Viliani, « Histoire de l’art italien ‘ non écrit’ », Transmission, p. 11.

2 Ibid., p. 28

3 Cf. communiqué de presse du MAGASIN.

4 G. Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Paris, 2002, p. 21.

5 G. Didi-Huberman, L’Image survivante, Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, 2002.

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