r e v i e w s

Modernism as a Ruin. An archeology of the Present

par Lucile Bouvard

À lire les intitulés des expositions viennoises, il semblerait que les redondances sont de mise cet été. Du Modernism as a Ruin de la Fondation Generali au blockbuster Mind Exander du Mumok, les institutions semblent s’être passé le mot en tablant sur des projets collectifs aux titres fracassants et sur des retours aux mouvements des années 1960-70. Berlin avait déjà donné dans la tendance l’hiver dernier avec Re.act.feminism à l’Akademie der Kunst et Political/Minimal au KW, voilà que Vienne prend le relais. Les notions clés d’utopie, d’architecture, de public et de féminisme apparaissent d’un communiqué à l’autre. Signe, peut-être, que cette coïncidence estivale est symptomatique d’un attrait, voire d’une fascination persistante pour les changements radicaux assignés à cette époque au statut de l’œuvre et de l’artiste.

Il est vrai que, dans le cas de la Generali, l’évocation de la période des 60’s et 70’s n’est pas fortuite. Avec une prévalence accordée aux limites entre art, architecture et design, la fondation mène par sa collection et ses nombreuses publications une réflexion continue sur l’évolution des pratiques conceptuelles. Suivant cette ligne de conduite, Modernism as a Ruin s’attache à revenir sur les échecs de la modernité architecturale ; sur son fonctionnalisme épuré et la faillite de son dessein politique. À travers les concepts d’entropie et de ruine, l’exposition souligne le tribut de l’art actuel envers les figures tutélaires de Robert Smithson et Gordon Matta-Clark.

Rob Voerman, Tarnung#3, 2009; Cyprien gaillard, <geographical Analogies, 2006, vue de l'exposition à la Generali Foundation

Rob Voerman, Tarnung#3, 2009; Cyprien Gaillard, <geographical Analogies, 2006, vue de l’exposition à la Generali Foundation

Si les pièces des deux pionniers nouent des liens relativement directs et orientés  avec leurs voisines, l’ensemble de l’exposition fait subtilement poindre le spectre bien plus large de leur pratique. Les œuvres et les textes de Smithson se tapissent dans l’ombre de la plupart des autres pièces. Il est assez réjouissant de retrouver dans les anachronismes des gravures de Cyprien Gaillard – héritier par excellence, s’il en est – les confrontations temporelles présentes dans le montage texte / images Quasi-infinités et la décroissance de l’espace. Imprégné de cet univers où les « lointains futurs rejoignent les lointains passés » (1), on entre avec les dessins de Rob Voerman dans des paysages de science-fiction gangrenés par des architectures démesurées. L’utopie progressiste a tourné court et laisse la place à des fictions urbaines désenchantées. Paradoxalement, la sculpture Tarnung #3, placée au centre de l’exposition, ne partage pas cet accent défaitiste et tient bien plus, selon le souhait de l’artiste, de l’esprit des communautés hippies. À la manière d’un puzzle, elle agglomère des matériaux de construction au rebus avec des pans entiers de façades. Le bricolage de Voerman crée un pont avec les découpes de Gordon Matta-Clark qui, en un sens, appelaient elles aussi à une refonte utopique au sein de laquelle l’espace pourrait devenir propice à la liberté et à la créativité.

Le discours de l’exposition ne néglige bien sûr pas les esthétiques minimale et conceptuelle. Il offre une dérive pop à l’altération smithsonienne de la phénoménologie minimale, en mettant en relation la vision kaléidoscopique du fameux Four-Sided Vortex avec une sculpture multi-facettes de Giuseppe Gabellone. Du côté conceptuel, il met l’accent sur les recherches à teneurs sociologiques, avec Private ‘Public’ Space: The Corporate Atrium Garden de Dan Graham et Robin Hurst, et sur les investigations de terrain, avec les descentes de Matta-Clark dans les sous-sols new-yorkais ou Chicago drive d’Isa Genzken. Reflétant l’aspect documentaire des pièces, la photographie et le film sont omniprésents et conservent une touche 70’s, même dans le travail des artistes plus jeunes. Au point de se demander ce qui relève encore de la citation ou d’une certaine nostalgie.

A contrario de son titre retentissant, l’exposition repose sur un corpus d’artistes restreint et minutieusement choisi. Habilement, elle tisse entre les œuvres un réseau de rappels et de rebondissements aussi bien manifestes qu’implicites. Pourtant, le point de vue historique endossé ainsi que l’esthétique conceptuelle à laquelle elle se réfère se traduisent dans l’espace par un accrochage trop sobre. Tout concorde, tout fait sens avec une logique implacable, mais le rapport sensible aux œuvres ressort déficitaire de cet excès de cohérence. La seule note dissonante, ou vivante, est amenée par la vidéo Desniansky Raion de Cyprien Gaillard et par la musique de Koudlam qui, depuis le fond de l’exposition, instille son rythme entraînant.

(1) « Une sédimentation de l’esprit : Earth Projects », dans Robert Smithson : Une rétrospective, Le Paysage entropique, 1960-1973, trad. Claude Gintz, Marseille, M.A.C., 1994.


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