r e v i e w s

Mike Kelley au Wiels

par Antoine Marchand

Mike Kelley

Post-Teenage State

Educational Complex Onwards, 1995-2008, ou comment pénétrer par l’expérimentation la psyché de Mike Kelley. Pouvait-on rêver meilleure introduction à la monographie consacrée aux dix dernières années de son travail à Bruxelles ? Sur trois étages du centre d’art contemporain bruxellois fraîchement ouvert dans les anciennes brasseries Wielemans-Ceuppens, l’exposition se déploie autour de l’emblématique plateforme-campus Educational Complex (1995) regroupant les maquettes des différentes écoles (1) fréquentées par l’artiste. L’installation, réalisée à l’heure où les États-Unis débattaient avec rage du « syndrome de la mémoire refoulée » (2), a conduit Mike Kelley à développer un travail autobiographique sur le(s) souvenir(s), ceux plus précisément liés à l’école, à ses années d’apprentissage. Le visiteur pénètre donc cette surprenante compilation introspective, qui mêle fictions et moments vécus, fantasmés, déformés, analysés… Là où Sod and Sodie Sock Comp. O.S.O., présentée à la Biennale de Lyon en 2005, rappelait les camps de redressement militaire pour jeunes délinquants, Educational Complex Onwards, 1995-2008 stigmatise une autre dérive de nos sociétés contemporaines, à savoir le formatage éducatif et psychologique dont sont victimes nombre d’adolescents, et questionne les différents traumas et croyances propres à cette période.
Première « déclinaison » en date d’Educational Complex, Sublevel (1998) est une sculpture du plan au sol de la cave de CalArts. Accessible dans la pièce centrale de cette rétrospective en se faufilant sous la maquette, elle a été rejouée un peu plus loin à une échelle suffisante pour qu’on puisse y pénétrer. L’artiste surenchérit cette cave – en soi, lieu de fantasmes et de projections en tous genres – et place au sol un tunnel qui conduit à une chambre obscure, « sub-sublevel » supposé représenter le lieu d’enfouissement des traumatismes sub-subconscients les plus tenaces. L’inédite Rose Hobart II (2006), incarnation littérale du titre d’une autre pièce de l’exposition (3), se compose de deux tunnels dans lesquels le visiteur peut ramper et entrevoir, à travers un judas, la projection vidéo d’une scène de Porky’s. Ce film des sweet sixties narre les aventures d’une bande d’ados qui parviennent à entrer dans une maison close pour assouvir leurs fantasmes, jouissif prequel d’American Pie et autres teen movies. En arpentant l’étroit et unique parcours pour pleinement apprécier l’œuvre, reviennent en mémoire ces moments singuliers de l’adolescence, entre peur de l’inconnu, volonté de braver les interdits et soif de découvertes. Au dernier étage sont présentées trois pièces tirées de Day is Done (2005), projet de trente et une installations distinctes pensées comme autant de scénarios qui viendraient combler les souvenirs perdus des espaces aveugles d’Educational Complex (sur 80% de la surface).
La multiplicité des formes parfois très brutes peut surprendre mais c’est avant tout l’incroyable cohérence du corpus réuni ici qui interpelle. Réseau infini de ramifications qui se nourrit au départ du vécu et de l’imaginaire de Kelley, son travail parvient néanmoins à déborder le simple cadre du témoignage autobiographique pour s’adresser à chacun d’entre nous.

Par Antoine Marchand

(1) Pour plus d’informations sur Educational Complex, voir le texte d’Anthony Vidler in Mike Kelley (sous la direction d’Isabelle Graw, Anthony Vidler et John C. Welchman), pp. 94-105, Phaidon Press, Londres ,1999.

(2) Cette notion désigne l’idée selon laquelle les souvenirs d’expériences traumatiques peuvent être inconsciemment refoulés et rendus inaccessibles à la conscience, une psychothérapie permettant au patient de se remémorer ce souvenir. Le débat portait sur le fait que pour certains, les souvenirs déterrés au cours de la thérapie étaient vrais, alors que pour d’autres ils étaient imaginaires, voire implantés sans le savoir par les analystes chez les patients.

(3) A Continuous Screening of Bob Clark’s Film « Porky’s » (1981), the Soundtrack of which has been Replaced with Morton Subotnik’s Electronic Composition « The Wild Bull » (1968) and Presented in the Secret Sub-Basement of the Gymnasium Locker Room (Office Cubicles), 2002.

Mike Kelley, Educational Complex Onwards, 1995-2008, au Wiels, Bruxelles, du 12 avril au 27 juillet 2008.

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