r e v i e w s

Marcel Devillers

par Patrice Joly

Cœur à cuir, Les Bains-Douches, Alençon, 14.01 – 5.03.2017

Pénétrer dans l’exposition de Marcel Devillers aux Bains-Douches produit un effet plutôt saisissant : les divers podiums qui parsèment le sol du centre d’art ont tous été conçus sur le même modèle d’une plateforme circulaire légèrement rehaussée sur le bord de laquelle sont disposées en guirlande une multitude de lampes bleues. L’aspect général donne l’impression d’une scène fragmentée où se répartissent de manière à peu près égale les ambiances domestiques et celles plus débridées qui renvoient à des atmosphères nocturnes, l’emploi d’accessoires et / ou d’objets ne laissant guère d’équivoque sur leur fonction : un oreiller nonchalamment déposé sur l’un de ces podiums renvoie assez littéralement à sa dimension utilitaire tandis qu’une combinaison en skaï suspendue, et a priori très moulante, figure l’érotisme transgenre des idoles des seventies façon Ziggy Stardust ou, mieux encore, le costume que revêt Musidora dans le film de Feuillade Irma Vep, qui ne dissimulait rien des formes généreuses de la jeune actrice et qui fit scandale à l’époque de sa sortie… Le va-et-vient entre les allusions à la fête et celles à une existence plus routinière ne manque pas de susciter l’étonnement face à une semblable mise à niveau de ce qui relève a priori d’oppositions radicales. Mais l’époque n’est elle pas à l’oxymore et au paradoxe ? Un dernier podium restera vide tout au long du vernissage, podium sur lequel est posé un micro en pied qui semble attendre patiemment une éventuelle activation : celle-ci ne manquera pas de se réaliser lorsque l’artiste viendra déclamer un texte spécialement écrit pour l’occasion. L’écoute de ce dernier confirmera alors ce que le désordre « arrangé » de l’installation nous avait laissé imaginer : les divers podiums agissent comme les indices d’une autobiographie fragmentée dont le récit performé tente de recomposer les morceaux d’un puzzle en cours.

Entre Sagan et Dustan, Duras et Dalida, la longue et intense déclamation /déclaration de l’artiste vient légitimer ce promontoire déserté et, le temps d’une brève intervention, lui redonner vie. De fait, ce texte performé par un artiste que l’on sent sous le coup d’une forte émotion apparaît lui-même comme une pièce majeure, sinon LA pièce de cette exposition dont toutes les composantes éparpillées semblent avoir été déposées dans le seul but de servir de décor à une lecture, accréditant au passage la thèse de Mallarmé selon laquelle toute action humaine ne saurait se résoudre autrement que dans sa version littéraire, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’actions artistiques… Cette primauté fantasmée du texte n’est cependant pas évidente aux yeux de l’artiste qui dit avoir pensé toutes ces scénettes de manière autonome. De ce fait, on ne peut s’empêcher de penser à cet autre grand amateur de performances, Guy de Cointet, pour qui les accessoires scéniques sont lestés d’une importance primordiale qui ne s’éteint nullement à l’issue de leur activation. On est aussi tenté de faire le rapprochement avec l’américain Tom Burr dont les estrades circonscrivent de la même manière de micro environnements hyper stylisés censés portraiturer en d’efficaces raccourcis la vie compliquée de ses célébrités préférées, sauf bien sûr que le raffinement camp apporté par le New-Yorkais à la réalisation de ses collages complexes est bien plus travaillé que le négligé du jeune français où surnage une pop attitude totalement décomplexée. Dans le texte accompagnant l’exposition, on apprend que le jeune artiste n’est pas un sculpteur né, encore moins un performeur, que ses premières amours l’ont porté vers la peinture mais une peinture sans pinceaux où il est plutôt question d’agresser ce qui fait office de surface plutôt que d’y apposer, à l’ancienne, de l’acrylique ou de l’huile. Car pour ce très jeune artiste né en 1991 et sorti de l’école des beaux-arts de Paris en 2015, on subodore rapidement, à voir les rares « objets » peints déposés de-ci de-là des cimaises, que rien ne le rattache profondément à une quelconque tradition ou filiation picturale qui l’obligerait à respecter ses codes pour mieux les pervertir. Dégagée de toute obligation médiumnique, la peinture de Devillers s’est donc naturellement détachée du mur et a comme glissé le long de ce dernier pour se répandre sur le sol et s’y épanouir. Mais on sent qu’il ne s’agit pas d’un lent glissement à la Supports-Surfaces, poussant les artistes de la bande à Viallat et Dezeuze à quitter les cimaises comme à regret pour revendiquer et annexer un nouveau territoire, celui du sol : la pratique de Devillers est tiraillée par un art d’attitude qui se départit allègrement de toute obligation de résultat formel pour l’amener vers des propositions sculpturale ayant l’air inachevées — décor archipélique, ébauches de récit, ambiances suggérées — et dont on sent que leur display dans le cadre de l’exposition aux Bains-Douches participe plus d’un désir d’accompagnement de ses expérimentations littéraires que d’une tentative pour prolonger une réflexion sur le(s) médium(s)…


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