r e v i e w s

Mandla Reuter

par CS

Kunsthalle, Bâle, du 18 janvier au 10 mars 2013

Commençons par la fin. Présenté dans la dernière des cinq galeries occupées par Mandla Reuter à la Kunsthalle de Bâle, The Shell (2011) est une projection en boucle en 35 mm d’un plan fixe sur une sculpture en coquillage : il s’agit d’un détail de la reproduction de la fontaine de Trevi de Las Vegas illuminée par les lumières changeantes de la cité mirage. Flashback romain. En 2010, pour Fountain, Mandla Reuter avait fait délocaliser cinq mille litres d’eau provenant de la véritable fontaine de Trevi dans des containers présentés à la Kunsthalle de Mulhouse. Par ce simple déplacement, l’artiste véhicule tout un potentiel de rêve de monument, d’architecture, d’histoire et de cinéma dans la forme minimale d’un contenant industriel. Exercice périlleux de nos jours, la critique institutionnelle chez Mandla Reuter ne passe jamais par des gestes spectaculaires mais plutôt par des attitudes repoussant en permanence les limites des lieux et des équipes qui l’accueillent. Quelles sont les attentes vis-à-vis de l’artiste invité ? Et comment y répondre ?
Revenons au début. En 2010, à l’occasion d’une invitation au centre d’art de Vleeschall, Middleburg, Mandla Reuter, né en Afrique du Sud et aujourd’hui basé à Berlin, acheta un terrain à Los Angeles comme point de départ de l’exposition dans laquelle on retrouvait quelques indices (terre, arbre, pierre) de cette parcelle (A Plot). En 2013, pour sa première monographie dans une institution suisse, l’artiste prolonge sa recherche et articule à nouveau tout son projet autour de ce plot : photographies prises depuis le terrain, matériel pour gros œuvre, objets produits industriellement ou encore plan de cadastre composent cette exposition fantomatique comme autant de traces d’un lieu dont l’existence reste incertaine.
Dans la première partie de l’exposition, l’artiste transforme la galerie en vestibule par la simple présence de distributeurs de boissons. Atmosphère de salle d’attente, sentiment de vide, les galeries suivantes sont recouvertes de moquette, apportant une ambiance plus domestique entre clarté et obscurité. N Broadway (2013) influe sur le système électrique de la Kunsthalle. Les éclairages de l’ensemble de l’exposition s’allument et s’éteignent aléatoirement à intervalles irréguliers créant un lien immatériel entre les espaces. Respiration ? Dysfonctionnement ? Cette intervention est inspirée par l’étude du système lumineux mis en place par Friedrich Kiesler pour la galerie surréaliste de Peggy Guggenheim à New York. Dans la troisième galerie, deux œuvres évoquent le terrain de Los Angeles tout en introduisant une incertitude. No Such St (2012) est une enveloppe que l’artiste s’est envoyée à son adresse américaine, revenue avec le tampon de la poste indiquant que la rue n’existe pas. Dans le même espace un plan du cadastre de la capitale du cinéma vient contredire le contenu de l’enveloppe. Obligeant le visiteur à faire demi-tour à cet endroit précis, l’impasse est tout autant spatiale que psychologique.
Après l’exploration de trois salles du rez-de-chaussé de la Kunsthalle, le visiteur est invité à poursuivre la visite à l’autre extrémité du bâtiment et pour cela à traverser la cour extérieure, les bureaux et enfin la bibliothèque afin d’atteindre les deux dernières galeries. Itinéraire contraignant, désorientation, blocage et passage secret sont récurrents chez l’artiste qui réinjecte le contexte dans son travail. En contrepartie, les deux derniers espaces de l’exposition semblent offrir une vision plus généreuse de l’œuvre de Mandla Reuter. Des éléments liés à la construction (ascenseur, échafaudage, conduite d’eau) se mêlent à des lanternes achetées dans le quartier chinois de Los Angeles, aux quatorze photographies de coucher de soleil inversées et plan d’architecte imprimés en diazotype. Dans la dernière salle, entre la projection en 35 mm et un autoportrait de l’artiste dans sa chambre d’hôtel à Bâle, Jet d’eau (2012-2013) se compose de tuyaux utilisés dans la construction des fontaines comme l’imitation de celle de Trevi à Vegas et achève de boucler la boucle. Mandla Reuter s’intéresse au « continuel processus de dématérialisation qui nous entoure ». Produisant une sorte de psychogéographie urbaine, des fragments de souvenir, cartographies intimes entre le document et la fiction, nourrissent cette vision dont la singularité ne se situe pas tant dans les attentes et désirs suscités par les œuvres que dans l’exposition de leurs artifices et mises en scène.


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