r e v i e w s

Lydia Gifford, I Am Vertical / Je suis verticale

par Marion Vasseur Raluy

Centre international d’art et du paysage, Île de Vassivière, 20.03_ 12.06.2016

Dans l’exposition de Lydia Gifford au Centre international d’art et du paysage de Vassivière, on se surprend à aimer les œuvres solennellement et avec grande pudeur. Vassivière est une enclave, une île, où les résidents traversent les murs, laissent leurs empreintes colorées sur les néons de l’atelier et tracent leurs chemins dans la forêt de sculptures. Les âmes transpirent des pores du château et tout semble mener invariablement vers le paysage. Les discussions tournent autour d’un vivre différemment, d’un regard repensé, d’une pensée redessinée. Comment frayer son chemin entre les choses et le monde pour mieux le redécouvrir ?

Capture d’écran 2016-08-31 à 21.39.46Ainsi il faut aussi venir, passer dans les salles, prendre le soleil, boire un cocktail, puis retourner se frotter aux matières brutes des peintures et des sculptures de Lydia Gifford pour les saisir tout à fait. L’artiste a déployé une série d’œuvres dans les quatre salles du centre d’art avec justesse et économie. Lorsque l’on y entre, les rayons de lumière se mélangent aux couleurs des peintures et sculptures entre gris clair et gris foncé. Les œuvres se mettent à danser comme de grands géants de papiers. Les couleurs ne sont jamais tout à fait franches. Un blanc sera toujours cassé, un gris jamais vraiment gris mais tirant entre le beige et le noir. Si l’on s’approche un peu plus, les œuvres révèlent de véritables taches de couleurs et dans un noir qu’on croyait profond, on aperçoit soudain une tache de rouge, un trait de blanc. La peinture n’est jamais tout à fait peinture car les successions de couches que l’artiste inflige à la matière la transforment peu à peu en une épaisse sculpture. Quant à la sculpture, elle est n’est jamais tout à fait sculpturale, elle se tient en équilibre, fragile et tendant dangereusement vers le sol. Tout s’interpénètre de manière juste et subtile tel un ballet. Quand tout vous semble tirer vers le haut, une sculpture tend vers le bas. Quand une peinture paraît vous indiquer une élévation, la suivante plie sous son propre poids. La gravité s’amuse à vous faire perdre la tête. Capture d’écran 2016-08-31 à 21.39.09

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Lorsqu’on entre pour la première fois, on remarque d’emblée la singularité du lieu : des fenêtres juchées sur des murs de plus de dix mètres et des poutres apparentes aux allures de navire. Cette lumière zénithale qui transperce les salles vient projeter des formes sur les murs. Dans la première salle, Lydia Gifford semble avoir réfléchi à ces jeux de lumière en installant des sculptures qui rappellent subtilement la couleur du sol. Des formes à la fois terreuses et rocailleuses ouvrent sur l’ensemble de l’exposition et jouent avec les rayons du soleil. Sur les cartels, on découvre des titres aux allures de poème Balk [Rejeter], Doubt [Douter], Inhaled [Inhalé], Recover [Récupérer], Reined [Dirigé], Sprung [Surgi]. Ce sont en quelque sorte des successions d’actions. Il faut les lire à haute voix, les laisser claquer sous la langue et résonner dans notre tête. Même les matériaux deviennent des comptines obsessives : coton, carton, gesso, peinture à l’huile, bois, colle, clous, acier, kaolin liquide. Les poésies qu’inspirent ces titres sont aussi des gestes sculpturaux ou picturaux. Lydia Gifford a depuis longtemps cessé d’essayer de faire des objets, elle offre des mouvements. Dans la seconde salle, la verticalité et l’horizontalité se font face de manière évidente et plus qu’ailleurs elles vous frappent. Un ensemble de sculptures posées ou retenues par des socles en fer se confronte à la même sculpture mais cette fois-ci posée au sol. Le forme morte et éteinte faite de coton peint ressemble à un corps fébrile. On sent ici la nécessité de prendre soin. Les six autres s’élèvent à la fois majestueuses et retombantes. Elles tiennent dans leurs plis l’ambivalente nature humaine.

CIAPV-2016-Lydia-Gifford-008Lydia Gifford nous invite par la forme de ces œuvres à nous tenir droit, puis subitement nous amène à créer des torsions de notre corps. Dans le petit théâtre, dernière salle de l’exposition, nous avons l’impression d’être au spectacle. Pourtant rien ne bouge. On attend le début de la séance. Les protubérances des toiles blanches Level (2 parts) [Niveau (diptyque)] tendues face à nous viennent nous agresser jusqu’en haut des marches. Elles sont à la fois majestueuses et silencieuses et viennent clore l’ensemble de l’exposition de manière précise. L’on se souvient alors du titre de l’exposition « I am vertical / Je suis verticale » tiré du poème de Sylvia Plath, qui évoque l’horizontalité comme le retour à l’échange avec la nature. Les fleurs et les plantes connaissent enfin l’harmonie avec le corps lorsque celui-ci s’éteint, un corps en cours de décomposition, un corps mort. Rien ne semble moins sûr à Vassivière, il suffit de franchir la porte du centre d’art, de faire quelques pas pour sentir cette étrange connexion entre votre corps, l’espace et la nature qui vous entoure. Dans votre verticalité, vous n’avez jamais été si ému par le paysage. Il vous retient le temps d’un instant à l’extérieur dans la lumière déclinante de la fin de l’hiver avant de ressentir l’envie irrépressible de retourner voir les œuvres de Lydia Gifford.

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