r e v i e w s

Luca Francesconi
, Echo of the Moon



par Aude Launay

Luca Francesconi est, pourrait-on dire, un artiste sans œuvres car, comme il le dit lui-même, dans ses expositions, il montre « des objets, pas des œuvres d’art ». Tout son travail s’articule autour de la mise en scène de ces objets, de la composition de sortes de natures mortes à la façon des petits arrangements de souvenirs que l’on peut faire chez soi, sur le coin de son bureau ou le dessus de sa cheminée avec des coquillages, des feuilles d’automne, des plumes ramassées dans l’herbe… Les objets manufacturés se mêlent aux matières naturelles : verre et soie, néons et fleurs séchées, plastique et marbre, etc.

Sa double exposition dans l’Est de la France témoigne de cet intérêt pour la dualité des choses : à Montbéliard, il signe un display nimbé de lumière tandis qu’à Altkirch ses compositions se dévoilent dans une obscurité travaillée. « Echo of the Moon » est ainsi une exposition troublante qui, sous ses airs de ne presque pas en être une tant le vide y est présent, tant les objets qui y sont présentés semblent au premier abord avoir été abandonnés là, sonde la notion même d’exposition. Les salles du CRAC Alsace qui lui sont dévolues sont en effet plongées dans une pénombre plus ou moins appuyée qui donne l’impression, à mesure que nous les parcourons de la lumière naturelle à la sombreur, de suivre le cours de l’évolution d’une journée. L’on y rencontre un coquillage nacré incrusté dans un mur, une pierre grise présentant un étrange cercle blanc, quelques figures humaines avec de petits cailloux pour  tête et des manches de chemises enfilées sur des tiges d’acier pour corps aérien, puis plus loin, de petites coloquintes aux formes biscornues, des vases de terre cuite aux formes similaires contenant des épis de blé, des pavots et des hortensias secs. Alliant artisanat, cucurbitacées sculpturales et faisant avec ses fleurs séchées émergeant harmonieusement des céramiques un clin d’œil à l’ikebana, Vases (2012) compose une vanité aux accents champêtres qui, par sa référence à une tradition séculaire encore vivace déjoue le memento mori que l’on aurait attendu ici. De tous ces objets prélevés ici et là — pour nombre d’entre eux, sur les rives du Pô non loin duquel il réside — et qu’il considère avec l’intérêt d’un ethnographe, Luca Francesconi propose une lecture poétique nourrie d’un intérêt pour la physique, la biologie, la philosophie et la magie mais aussi par l’observation attentive du cycle des jours et des saisons.

Luca Francesconi Vases, 2012. Vue de l'exposition « Echo of the Moon » au Musée d'Art et d'Histoire de Montbéliard. Photo : Samuel Carnovali.

Il met en évidence « la relativité de la perception que nous avons des choses : on ne peut finalement les observer et les penser que les unes par rapport aux autres. »1 En effet, la Lune ne brille pas directement mais reflète les rayons du soleil et la lumière réfléchie par la surface de la Terre. Et si« la lumière et son contraire constituent la partie tangible, empirique du temps »2, c’est au Musée Beurnier-Rossel que cette phrase de Francesconi prend tout son sens. Tous les objets réunis là évoquent la transparence : la sphère de cristal de roche, la chemise de soie qui laisse voir une mue de serpent suspendue sous son voile, la table en verre sur laquelle viennent se friper des agrumes et s’effriter des os de seiche… La lumière est intense, presque aveuglante, combinant tubes fluorescents et francs rayons de soleil. Et c’est en pénétrant dans la dernière salle que nous sommes littéralement saisis par la force de l’œuvre de l’Italien qui achève alors de nous convaincre. La lumière est presque devenue concrète, entrant largement par les fenêtres aux vitres claires et jouant avec les parties colorées des vitraux, se projetant au sol et sur les murs, se reflétant, se réfractant, faisant briller les quatre vases de verre vides disposés sur un carré de bâche plastique transparente qui ne fait qu’en amplifier l’éclat. La poudre de nacre déposée sur certains des vases fait surgir des coruscations et la physique rejoint la métaphysique dans un même mouvement, celui d’un rayon de soleil. C’est comme si ce flamboiement avait, en un souffle, décidé de la disposition de tous les éléments présents dans l’exposition, tandis que dans un coin pour l’instant réfractaire au chatoiement des vitraux, à même le parquet, des feuilles d’hortensias fanées, sans doute balayées là en petit tas, concluent la part solaire d’« Echo of the Moon ».

Métaphoriquement, l’on pourrait se laisser aller à imaginer que le phénomène responsable de l’artification d’un objet banal serait semblable à un rayon lumineux venant le transfigurer.

 

1Sophie Kaplan et Aurélie Voltz, « Quelques réflexions sur le travail et l’exposition duelle de Luca Francesconi », Echo of the Moon, catalogue de l’exposition éponyme.

2 Luca Francesconi, « Echo of the Moon », op.cit.


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