r e v i e w s

Lori Hersberger au MAC, Lyon

par Aude Launay

Rose sang

« Avons-nous déjà été confronté, à un moment ou un autre dans le passé, à un événement profondément perturbant dans lequel nous aurions été impliqué de près? Nous a-t-il alors été attribué de nouvelles identités, de nouvelles personnalités, des rêves et des peurs si convaincants que nous avons oublié qui nous sommes réellement ? » (1)
Nous arrivons, peut-être même sommes-nous de retour, sur les lieux d’un crime dont on ne saurait dire qui l’a commis, étant donné l’incroyable netteté des traces apparentes ne nous apprenant pourtant rien. Tout semble ici plastifié, glossifié à l’extrême, même le verre est impeccablement brisé comme si, dans le scénario, absolument rien, pas la plus petite particule, pas la moindre poussière, n’avait été laissé au hasard. C’est alors que nous nous souvenons de cette présence sombre, masquée, à laquelle nous n’avions d’abord pas prêté attention: un poing serré dressé, de vinyle noir mais si humain, nous avait accueilli sous sa cloche de plexi (Fist (Dr.Faust), 2008).
Décor parfait dans lequel nous n’osons qu’à peine pénétrer, les Phantom Studies de Lori Hersberger reprennent d’une vision ultra pop les codes de l’artificialité pour venir les fracturer à grands coups de masse. Ghost Rider (2008), l’installation qui ouvre l’exposition du MAC de Lyon, est rouge et noire comme le théâtre d’opérations rondement menées. D’immenses plaques de verre noir brisé au sol dissolvent l’ambiance cabaret instaurée par les néons et spots rouges pour nous entraîner vers une paranoïa montante. Burnout (2007), dissimulée derrière un muret de ballots de paille tout aussi baignés de ce rouge incandescent, fait se succéder des vidéos de burn out, projetées au milieu de canettes de bière écrasées. Pourtant, nous sommes loin des concours du dimanche sur parkings d’hypermarchés désertés et du piqué pourri des vidéos qui traînent sur Youtube. La référence semble plutôt à chercher du côté des Mosset et autres Parrino, passionnés de moto et de toutes ses pratiques afférentes un peu déviantes, des land artistes, voire d’une certaine fascination pour un cinéma automobile existant entre Crash et La Fureur de vivre. La salle suivante, en lumière blanche, nous rassurerait presque, par son brouhaha grouillant de pièces aussi hétéroclites que flashy. Le fluo nous enrobe des rayons de son couchant de néon tandis que se décline sous nos yeux une palette d’objets ultra brillants juxtaposés et cabossés comme dans une chambre de jeu pour kidultes. Spectaculaires, des monolithes carossés impeccablement laqués paraissent avoir été chiffonés par une main immense. Et l’inquiétude nous reprend lorsque nous apprenons que loin de ce fantasme à la King Kong, l’air que contenaient ces blocs d’acier a été aspiré par l’artiste lui-même, en un geste de possession démiurgique ultime de ces formes trop lisses pour être honnêtes. Tous les éléments présents dans cette pièce nous sont quelque part familiers (souvenirs de pièces de Steven Parrino, Mathieu Mercier, Delphine Coindet ou Bruno Peinado… de clips MTV… ), amplifiant le sentiment de prévision totale qui nous accompagne depuis l’entrée. Nous sommes au cœur de quelque mécanique bien huilée, mais dont bien évidemment le dessein nous échappe. Le raffinement minimal pop croisé avec une esthétique rock de tout ceci est ensuite heureusement perverti par la violence congrue de la dernière installation, Optimize your Feng-Shui (2008). Lori Hersberger parvient en effet à y dissoudre au néon blanc glacé hôpital les murs réels de la salle du musée et y détruire le fake si présent dans son travail, ici, un gigantesque paravent de verre securit dont il a brisé les vitres à la barre à mine, pour encore mieux le faire apparaître. Dès lors, tout n’est plus que reflets et diffraction, les lignes droites et courbes se distordant en une architecture du désir d’un autre espace. Et nous sommes bien décidés à nous y perdre.

(1) J.G. Ballard, « The killer inside », The Guardian, 23 septembre 2005, à propos du film de David Cronenberg, A History of Violence (traduit de l’anglais).

Lori Hersberger, Phantom Studies au MAC de Lyon, du 18 septembre au 4 janvier 2009.
Lori Hersberger, A triple Act, Caroline Pagès Gallery, Lisbonne, du 13 novembre au 3 janvier 2009.

Lori Hersberger

Lori Hersberger, photo Blaise Adilon


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